PENSÉE

LA DÉMOCRATIE QUI NE FAIT PAS DU PEUPLE LE RESPONSABLE DE SES DÉCISIONS EST UNE TROMPERIE.

LA RELIGION QUI NE RECONNAÎT PAS LA FOI COMME UN DON PERSONNEL DE DIEU EST UNE MANIPULATION.

LE BIEN COMMUN QUI NE SE FONDE PAS SUR LA JUSTICE ET LA VÉRITÉ EST UNE ESCROQUERIE.

Oscar Fortin

Blog espagnol

dimanche 22 juillet 2007

JÉSUS DE NAZARETH DE BENOÎT XVI:SES SILENCES ET SES PRISES DE POSITION



Nous pouvons appliquer à l’ensemble de l’ouvrage de Joseph Ratzinger le constat que lui-même a mis de l’avant à l’effet que les différents courants d’interprétation du « Royaume de Dieu » reposent sur les postulats et la vision fondamentale de la réalité de chaque exégète. (p.80) Il ne fait aucun doute que l’auteur de JÉSUS DE NAZARETH n’échappe pas à ce conditionnement. Déjà sa longue trajectoire à la Curie romaine et celle, toute particulière, à la tête de la Congrégation de la Doctrine de la Foi, nous révèlent certains ancrages philosophiques, théologiques et idéologiques qui le suivront tout au long de cette longue méditation. Ses silences sur certains textes et l’agencement de certains autres ne seront pas sans pointer quelques unes de ces orientations. Il ne fait pas de doute que les mêmes méditations réalisées par Don Elder Camara, vivant au milieu des quartiers pauvres du Brésil, ou par Mgr Oscar Romero, engagé au service d’un peuple persécuté au Salvador, ou par le père Ernesto Cardenal, curé dans un milieu défavorisé au Nicaragua ou encore l’abbé Pierre vivant avec ses sans abris dans les quartiers pauvres de Paris seraient fort différentes de celles que nous retrouvons dans les méditations de Joseph Ratzinger. Ce serait pourtant, dans tous les cas, à partir de ce même Jésus dont nous parlent les Évangiles.

Plus académique que pastorale, plus christologique qu’historique, l’ouvrage est traversé par une préoccupation fondamentale, celle de tout recentrer sur Dieu le Père auquel Jésus nous renvoie par sa personne divine et son obéissance jusqu’à la mort sur la croix. L’auteur nous dit que Jésus est l’actualisation de la Torah (loi) et, qu’en lui, se trouve la justice et « l’acceptation de l’entière volonté de Dieu, la volonté de prendre sur soi le « joug du royaume de Dieu » (p »37). L’Église cultuelle est la prolongation dans le temps de cette acceptation de Jésus et du royaume de Dieu dont il est l’incarnation.

Dans la présente réflexion je voudrais m’en tenir à deux aspects qui me semblent significatifs quant aux orientations fondamentales de l’auteur : d’abord ses silences sur certains textes et courants de pensée théologique puis ses prises de position et ses silences sur certaines questions relatives à l’engagement social et politiques des chrétiens.


SES SILENCES SUR CERTAINS TEXTES ET COURANTS DE PENSÉE THÉOLOGIQUE

Dans le récit du Baptême de Jésus, on peut noter l’absence de trois références, pourtant importantes et de nature à jeter un éclairage particulier sur l’arrivée de ce Jésus et de sa mission au cœur de cette humanité à laquelle nous appartenons tous.
Il y a d’abord cette première rencontre de Jésus avec Jean-Baptiste au moment de la visite de Marie à sa cousine Élisabeth. Cette dernière, enceinte de Jean Baptiste, en entendant la salutation de Marie, sentit l’enfant bondir dans son sein et elle fut remplie de l’Esprit Saint. «Bienheureuse celle qui a cru : ce qui lui a été dit de la part du Seigneur s’accomplira. » Alors Marie dit :

« …Il est intervenu de toute la force de son bras; il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse; il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles; les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés les mains vides. » (Lc. 1, 51-55)

Il s’agit d’un extrait d’un cantique (le Magnificat) que les catholiques ont l’habitude de chanter à l’occasion de célébrations joyeuses. Dans le contexte social de l’époque où, selon les donnés de l’auteur (p.96), 90% des habitants de la région faisaient partie de la classe des pauvres, cette exclamation prophétique de Marie ne tombait pas dans l’oreille de sourds. L’ordre du monde, mis en place par les rois, les empereurs et souvent soutenu ou toléré par les grands prêtres, n’était pas celui voulu par Dieu. C’est dans ce contexte que les « zélotes », ces révolutionnaires du temps de Jésus, voulurent changer cet ordre des choses et que les « esséniens » se sont détournés du temple d’Hérode pour former des communautés familiales et monastiques dans le désert (p32-33). L’arrivée de Jésus apporte donc une nouvelle espérance quant à l’avènement prochain d’un ordre nouveau dans le monde. Sa vie et sa mission en préciseront la nature. Une première référence, donc, pas du tout anecdotique, qu’il eût été important de relever pour mieux faire comprendre la suite de la mission de Jésus dans le monde. Selon ce texte le monde politique et économique est pris en compte. En effet, lorsque l’on jette les puissants en bas de leur trône et que l’on renvoie les riches les mains vides, ce n’est pas tout à fait neutre politiquement et économiquement. Il y a quelque chose qui change dans l’organisation des relations des groupes et des personnes. L’auteur a plutôt choisi, dans ce cas-ci, de s’en tenir à l’Évangéliste Jean (1,31-33) qui fait dire au Baptiste, en parlant de Jésus, « qu’il ne le connaissait pas » (p.34).

La seconde rencontre se passe, une trentaine d’années plus tard, au Jourdain. Là, on y retrouve un Jean Baptiste qui ne mâche pas ses mots à l’endroit de beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens qui venaient pour se faire baptiser :

« Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d’échapper à la colère qui vient? Produisez donc du fruit qui témoigne de votre conversion ; et ne vous avisez pas de dire en vous-même: « Nous avons pour père Abraham ». Car je vous le dis, des pierres que voici, Dieu peut en susciter des enfants à Abraham. Déjà la hache est prête à attaquer la racine des arbres; tout arbre qui ne porte pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. » (Mt.3, 7-10)
Ce passage n’est évidemment pas tendre à l’endroit de ces gens qui se réclament de la foi en Abraham, mais qui ne vivent que de cultes et des apparats derrières lesquels se cache beaucoup d’hypocrisie. Le baptême de Jean fait donc appel dans un premier temps au dépouillement complet de ces artifices et dans un second temps à une manière nouvelle de vivre. Encore là une nouvelle échelle de valeurs s’impose. Pourtant lorsqu’on lit les commentaires de l’auteur à l’endroit de ces deux groupes, le lecteur peut facilement constater qu’il les couvre d’une certaine compréhension. De fait, ne sont-ils pas pour le Sanhédrin ce que l’auteur et les hiérarchies sont pour l’Église? La tentation de transposer ces invectives sur les grands prêtres et les docteurs de la loi d’aujourd’hui n’est pas tout à fait illusoire. L’auteur en sait sûrement quelque chose.

« Les sadducéens, qui font majoritairement partie de l’aristocratie et de la classe sacerdotale, s’efforcent de vivre un judaïsme éclairé, conforme au model spirituel de l’époque, et partant de s’adapter à la domination romaine… Le mode de vie des pharisiens trouvera une incarnation durable dans le judaïsme imprégné par la Mishna et le Talmud… Il ne faut pas oublier que les gens qui sont allés vers le Christ provenaient d’horizon très divers et que la communauté chrétienne primitive comprenait aussi beaucoup de prêtres et d’anciens pharisiens. » (p.33)

Les Zélotes, pour leur part, ne bénéficient pas d’autant de compassion de sa part. « Ces derniers ne refusent ni la terreur, ni la violence pour restaurer la liberté d’Israël. (Par contre) Les pharisiens (…) tentent de leur côté de mener une vie d’observance stricte des préceptes de la Torah…».32) À plusieurs reprises Jésus est confronté avec ces gens qui tentent de toutes les manières à le piéger. Ce n’est pas pour rien qu’il leur consacre pratiquement un chapitre complet, peu de temps avant d’être condamné par ces mêmes gens à mourir sur la croix. Il n’y va pas avec des gants blancs, de quoi mettre en évidence le sérieux du sujet traité et son impact sur la communauté des croyants. Joseph Ratzinger n’en souffle aucun mot même s’il comporte des précisions essentielles sur « la véritable volonté du Père ». Je me permettrai d’en citer que quelques extraits. Il faut rappeler que c’est le Fils de Dieu lui-même qui parle, celui-là même qui sera appelé à juger le monde:

«
Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui fermez aux hommes le Royaume des Cieux ! Vous n'entrez certes pas vous-mêmes, et vous ne laissez même pas entrer ceux qui le voudraient !

« Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui parcourez mers et continents pour gagner un prosélyte, et, quand vous l'avez gagné, vous le rendez digne de la géhenne deux fois plus que vous !

« Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui acquittez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, après avoir négligé les points les plus graves de la Loi, la justice, la miséricorde et la bonne foi ; c'est ceci qu'il fallait pratiquer, sans négliger cela » (Mt.23, 1-33).

Si Jésus s’est attardé tellement sur ce point en y revenant aussi souvent, plus souvent, en tout cas, que sur bien d’autres questions comme la sexualité, le culte et même la richesse, c’est que c’était important. Alors, comment expliquer que l’auteur n’ait pas relevé et commenté ces déclarations de Jésus dans cet ouvrage dont l’objectif est justement de nous présenter sa personne et son message?

Les commentaires de l’auteur sur cet aspect de la personnalité de Jésus et de l’importance que ce dernier accorde à cette question auraient sûrement éclairé le lecteur. Ils auraient permis à l’auteur de faire une autocritique des docteurs de la loi d’aujourd’hui et d’indiquer, comme l’ont fait Jean-Baptiste et Jésus, la nature de la véritable conversion à laquelle ils doivent s’astreindre. Je pense que tout lecteur aurait été, tout à la fois, attentif à cette analyse et indulgent à certains « mea culpa » réclamés par le Baptême de Jean et les invectives de Jésus.

L’auteur choisit plutôt d’ignorer ces deux passages et de s’en prendre plutôt aux « zélotes » qui se font promoteurs de violence et de terreur. À leur défense on peut toutefois noter que si le soulèvement des zélotes, repoussé par les soldats romains, s’est terminé dans un bain de sang dont ils furent les victimes, ils n’ont pas fait l’objet de réprimandes de la part de Jean-Baptiste, comme ce fut le cas pour les pharisiens et les sadducéens.

Le troisième texte qui fut passé sous silence est justement celui qui porte sur la conversion. À la foule qui lui demandait ce qu’il fallait faire, Jean répond :

« Si quelqu’un a deux tuniques, qu’il partage avec celui qui n’en a pas; si quelqu’un a de quoi manger qu’il fasse de même. » Des collecteurs d’impôts aussi vinrent se faire baptiser et lui dirent : « Maître que nous faut-il faire? » Il leur dit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé. » Des militaires lui demandaient : « Et nous, que nous faut-il faire? Il leur dit : « Ne faites ni violence ni tort à personne, et contentez-vous de votre solde. » (Luc 3. 10-14)

C’est là une autre référence qui jette une lumière particulière sur le nouvel esprit qui doit dorénavant inspirer ceux et celles qui se réclament du baptême de Jean. On y trouve des éléments importants sur la conversion. Le partage, l’honnêteté dans les tâches qui nous sont confiées. Cette honnêteté n’est pas seulement en fonction des exigences de l’employeur, mais également à l’endroit des clients, des actionnaires, des électeurs. Nous savons tous que le système de la concurrence et des rendements n’a pas toujours le scrupule de l’honnêteté en tête de liste de ses préoccupations. Chaque métier, chaque profession comporte ses petits secrets qui permettent d’arrondir bien des factures. Si du jour au lendemain chaque personne se refusait à collaborer à ces astuces qui visent à gonfler les factures, à augmenter indûment les revenus, on se retrouverait vite dans un nouveau monde, un monde où le mot honnêteté reprendrait de son sens originel. La conversion n’est-ce pas, entre autres, se refuser à toutes ces tricheries ? Aux soldats, dont certains avaient peut-être participé au refoulement des zélotes, il leur dit de ne faire ni violence ni tord à personne. Par contre pour l’auteur, le Baptême de Jean Baptiste « implique la reconnaissance de la faute et une demande de pardon pour connaître le renouveau… (p.37). Un aspect qui ne ressort pas comme tel dans les textes qui encadrent ce Baptême de Jésus.

On peut se demander comment ce passage des Évangiles sur la conversion a pu échapper à un auteur aussi averti. Il eût été intéressant d’avoir, à la lumière de ce texte, son analyse sur les diverses recommandations de Jean Baptiste. Il eut été, entre autres, intéressant de l’entendre sur la question du partage, de l’honnêteté, de la violence.

SILENCE SUR LA THÉOLOGIE DE LIBÉRATION

Même si l’on sent que la théologie de libération se retrouve derrière certaines prises de position, il n’en dit aucun mot. C’est dans le contexte des réflexions que l’auteur apporte sur le Royaume de Dieu que l’occasion d’en discuter eût été particulièrement pertinente. Dans cette section, l’auteur fait ressortir les diverses façons de comprendre, à travers l’histoire, ce que veut dire cette annonce du Royaume de Dieu. Il semble particulièrement préoccupé par la nature de la manifestation de ce Royaume dans notre monde. Est-ce l’Église dans ses rencontres cultuelles? Est-ce un Royaume tout intérieur qui se vit dans l’intimité d’une relation mystique avec Dieu? Est-ce l’avènement d’un monde de justice et de paix auquel toutes les religions se joindraient sans pour autant abandonner leurs cultes propres ? Pour les deux premières hypothèses il fait appel aux divers auteurs et aux opinions qu’ils ont développés sur l’une ou l’autre d’elles. Quant à la dernière hypothèse aucun auteur n’est cité ou interpellé. Cette hypothèse, il la résume d’ailleurs ainsi :

« Le caractère central du Royaume aurait été précisément le cœur du message de Jésus, et constituerait la voie juste permettant de réunir enfin les forces positives de l’humanité dans la marche vers l’avenir du monde. « Royaume » désignerait alors simplement un monde où règne la paix, la justice, et où la création est préservée. Il ne s’agirait de rien d’autre. Ce « royaume » devrait être instauré en tant que finalité de l’histoire. » (pp.74-75)

Cette approche, dont on ne sait d’où elle vient, rejoint toutefois par certains de ses énoncés les préoccupations de la théologie de libération. Il eut été important que Joseph Ratzinger prenne le temps de nous la résumer et de la commenter comme telle. De la même manière, d’ailleurs, qu’il l’a fait pour les autres approches.

La présentation de cette pensée aurait apporté à cette méditation des éléments intéressants à partager, d’autant plus, qu’elle est profondément engagée. C’est une pensée très ancrée dans la réalité sociale, politique et économique dans laquelle évoluent, dans la dépendance et la pauvreté, plus des deux tiers de l’humanité et avec lesquels le Christ ressuscité est à l’œuvre. C’eut été éclairant que l’auteur nous précise en quoi il se dissocie de cette pensée. Nous savons que plusieurs de ces théologiens ont été suspendus, que certains autres ont été condamnés et d’autres assassinés. La grande majorité de ceux qui ont été réduits au silence par les autorités vaticane se plaint, d’ailleurs, de la mauvaise foi avec laquelle on leur fait dire ce qu’ils ne disent pas comme pour mieux les soustraire à leurs tâches d’enseignement et de formation. Une lettre, fort émouvante de l’un d’eux, le père Jon Sobrino, jésuite, à son Supérieur général, en dit long sur ces mises en accusation.
(
http://www.alterinfos.org/spip.php?article1050)

Tout ceci pour dire qu’une réflexion de l’auteur s’avérait d’autant plus pertinente qu’il a eu lui-même l’opportunité d’échanger avec plusieurs d’entre eux et, même, d’en sanctionner un certain nombre. Il ne fait aucun doute qu’une telle discussion l’aurait entraîné sur la réalité Latino Américaine, sujet qu’il s’est bien gardé de toucher directement. Serait-ce pour ménager certaines susceptibilités de ceux qui y jouent un rôle dominant et dont les éléments de conflits l’auraient obligé à certaines prises de position? Si le jugement qu’il émet à la page 75 vise particulièrement cette théologie, il eût été important qu’il le précise. Quel est ce jugement?

« À une observation plus attentive tout ce raisonnement s’avère être un bavardage utopique sans contenu réel, à moins de postuler sans le dire que ce sont les doctrines partisanes qui devront déterminer le contenu de ces concepts que chacun sera obligé d’accepter. » (p.75)

Son application explicite à la théologie de la libération donnerait aux auteurs qui s’en font les promoteurs l’occasion d’y répondre en précisant leur propre pensée.


ANALYSES ET PRISES DE POSITION POLITIQUE ET SOCIALE

L’auteur, Joseph Ratzinger, nous surprend par certaines analyses de la réalité sociale, politique et économique. Je me permets de relever celles qui ressortent le plus.

· AU SUJET DU TOTALITARISME

« Après l’expérience des régimes totalitaires, de la brutalité avec laquelle ils ont écrasé les hommes, raillé, asservi, frappé les faibles, nous sommes à nouveau à même de comprendre ceux qui ont faim et soif de justice, nous redécouvrons l’âme de ceux qui sont dans l’affliction et leur droit à être consolés » (p.119).

Joseph Ratzinger se garde bien, dans cet énoncé, de préciser à qui vraiment il se réfère. On soupçonne, évidemment, qu’il pense à l’ex Union Soviétique et à ses satellites de l’Europe de l’Est. Cependant, plutôt que de le dire explicitement, de manière à ne laisser aucune ambigüité au lecteur quant aux régimes et systèmes visés, il choisit de s’en tenir au terme générique, le Totalitarisme. Le lecteur avisé pourra en étendre la portée aux horreurs du nazisme, du fascisme et de ces régimes militaires répressifs et sanglants qui ont marqué l’histoire de l’Amérique latine. Toutefois la grande majorité des lecteurs comprendront immédiatement qu’il s’agit des régimes communistes de l’ex Union Soviétique et de ses pays satellites. Ce sera surtout à ces derniers que les qualificatifs utilisés pour faire ressortir le caractère diabolique et inhumain du totalitarisme s’appliqueront. C’est d’ailleurs en observant les horreurs de ce totalitarisme qu’il est à même « de comprendre ceux qui ont faim et soif de justice, d’y découvrir l’âme de ceux qui sont dans l’affliction et leur droit à être consolés ». Le lecteur peut être entraîné subtilement à transposer sur tous les régimes socialistes « ces horreurs » et passer outre aux « horreurs » générées par d’autres régimes tout aussi sanglants.

Il faut déplorer que l’auteur n’ait pas précisé davantage ses références au TOTALITARISME, laissant ainsi le lecteur à ses propres préjugés. Ne serait-il pas injuste, en effet, de transposer ces propos à ceux qui poursuivent leur développement humain et collectif dans le cadre du socialisme, comme Cuba, le Vietnam, la Chine, ou encore dans le cadre d’un socialisme nouveau comme c’est actuellement le cas dans divers pays de l’Amérique Latine.? Ce n’est pas une simple question de nuance, mais, dans ce cas-ci, de substance.

· AU SUJET DU CAPITALISME

« Face aux abus du pouvoir économique, face aux actes de cruauté d’un capitalisme qui ravale les hommes au rang de marchandise, nos yeux se sont ouverts sur les dangers que recèle la richesse, et nous comprenons de manière renouvelée ce que Jésus voulait dire quand il mettait en garde contre la richesse, contre le dieu Mammon qui détruit l’homme et qui étrangle, entre ses horribles serres de rapace, une grande partie du monde. » (p.120)

Une fois tracés les effets pervers du capitalisme et ceux de la richesse, l’auteur demeure vague et sans précision sur les lois qui régissent ce système et sur ceux qui en sont les principaux acteurs et promoteurs. Benoît XVI, se garde bien de parler du libéralisme économique, de l’action des multinationales et des gouvernements qui les soutiennent. Ils ne sont pourtant pas légions ceux qui ont le pouvoir de s’imposer et de faire la loi au service de leurs ambitions et de leurs intérêts. Pas un mot des régimes militaires, mis en place en Amérique latine et soutenus par ce capitalisme. Ils ont fait des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers de prisonniers et de torturés et plusieurs centaines de milliers d’expatriés. Pas un mot de ce type de totalitarisme comme il l’a fait pour l’ex-Union soviétique et ses satellites. Pas un mot de l’Empire étasunien qui s’impose un peu partout dans le Tiers Monde pour y assurer son hégémonie et le meilleur approvisionnement de ses multinationales. Bien que Dieu soit bien présent dans les diverses Administrations étasuniennes qui se succèdent, nous connaissons tous le « God bless America », ce dernier n’a pas grand-chose à dire lorsque vient le temps de parler d’intérêts et de moyens à prendre pour écarter ceux qui peuvent en devenir des obstacles. L’élargissement de la vision de l’auteur sur l’ensemble de cette réalité aurait permis de mieux saisir l’originalité et la nature de ce capitalisme, toujours aussi vivant et actif dans le monde et de préciser l’apport de Jésus de Nazareth comme force de changement.

· AU SUJET DE L’ALIÉNATION DE L’HOMME

« N’est-il pas vrai que l’homme, cette créature appelée homme, tout au long de son histoire, est aliéné, brutalisé, exploité? L’humanité dans sa grande masse a presque toujours vécu sous l’oppression. Et inversement, les oppresseurs sont-ils la vraie image de l’homme, ou n’en donnent-ils pas plutôt une image dénaturée, avilissante? Karl Marx a décrit de façon drastique « l’aliénation » de l’homme. (…) Il a livré une image très concrète de l’homme qui tombe aux mains de bandits » (p.224).

Sur l’aliénation, il faut donner à Joseph Ratzinger le mérite de reconnaître la profondeur des analyses de Karl Marx. Il s’abstient toutefois de faire référence à ces régimes qui s’en inspirent et parviennent à donner à leur population plus de justice, plus de dignité et de respect. Il faut bien reconnaître que la fin de l’Union Soviétique n’a pas mis un terme au socialisme et aux régimes qui s’inspirent des analyses de Marx. Diverses expériences, d’inégales valeurs, il faut le reconnaître, se poursuivent dans diverses régions du monde pour vaincre les aliénations qui retiennent encore les peuples dans l’ignorance et la dépendance. Il eut été pertinent de mettre en évidence l’apport de Jésus de Nazareth dans cette marche des peuples vers leur pleine libération. Il ne fait aucun doute que les commentaires de l’auteur sur ces nouvelles réalités qui soulèvent bien des débats entre les hiérarchies locales et les gouvernements élus de ces pays, auraient apporté un éclairage, sans doute rafraichissant et plein d’espérance pour ces peuples en quête de dignité et de respect.

· AU SUJET DU TIERS MONDE

Il y a deux passages qui parlent du Tiers Monde, mais dont le sens ne converge pas du tout. Le premier se trouve dans le cadre des tentations de Jésus au désert.

«Les aides de l’Occident aux pays en voie de développement, fondées sur des principes purement techniques et matériels, qui non seulement ont laissé Dieu de côté, mais ont encore éloigné les hommes de Dieu par l’orgueil de leur prétendu savoir, ont fait du Tiers Monde le Tiers Monde au sens moderne. » (p.53)

Pour le lecteur averti, cette analyse ne correspond en rien aux véritables causes du sous développement. D’abord, s’il y a des aides de l’Occident aux pays en voie de développement, il y a en quantité beaucoup plus élevée du pillage réalisé par ce même Occident qui se dit, pourtant, porteur des valeurs chrétiennes. Dire que Dieu n’y est pas, c’est nier cette présence missionnaire massive dans les pays en voie de développement tout comme le caractère chrétien des pays qui s’y font présents. Autrement, ne serions-nous pas en droit de nous demander, alors, de quel Dieu s’agit-il? Était-ce le Dieu révélé en Jésus-Christ ou un dieu d’aliénation? La question se pose et devrait nous faire réfléchir. Les propos de Benoît XVI ouvrent la porte à ce genre de question.

Le second, beaucoup plus près des analyses sociales, politiques et économiques du sous développement nous réconcilie avec l’auteur. On la retrouve dans le cadre des réflexions sur la parabole du Bon Samaritain.

« Cette parabole, est d’une actualité patente. Si nous la transposons à l’échelle internationale, nous voyons que nous sommes concernés par les peuples d’Afrique que l’on dépouille et que l’on pille. Nous voyons aussi à quel point ils sont notre « prochain » : notre mode de vie, notre histoire, dans lesquelles nous sommes aussi impliqués, ont encouru et concourent encore à leur pillage(…) Nous leur avons apporté le cynisme d’un monde sans Dieu, où la seule chose qui importe, c’est le pouvoir et le profit. Nous avons détruit l’échelle des valeurs morales de sorte que la corruption et la volonté de pouvoir sans scrupule finissent par s’imposer comme des évidences. Et l’Afrique n’est pas un cas isolé (p.223). »

En relation à ce pillage des pays du Tiers Monde, l’auteur, bien qu’il précise que l’Afrique n’est pas un cas isolé, passe complètement sous silence l’Amérique latine comme telle, région qui compte le plus grand nombre de catholiques, et où les forces capitalistes et socialistes se livrent un combat acharné. Silence d’autant plus remarqué que l’Église y est fortement engagé. Les évêques et dignitaires ecclésiastiques se rangent, dans leur ensemble, avec les forces du capital alors que plusieurs prêtres et chrétiens engagés avec les plus pauvres, avec les forces du peuple. Il eut été intéressant que l’auteur mette en évidence l’apport de l’Église au service de ceux avec lesquels Jésus s’identifie : « ce que vous ferez au plus petit des miens c’est à moi que vous le ferez ». C’est sans doute dans ce contexte latino américain que l’auteur aurait pu développer avec encore plus de clarté sa position concernant la théologie de libération ainsi que celle prônée par les hiérarchies catholiques et le Vatican. Le visage de Jésus de Nazareth en serait ressorti avec encore plus de force.

LA RÉPONSE DE BENOÎT XVI À TOUS CES MAUX

S’inspirant d’Ézéquiel 9, 4, l’auteur nous réfère «
à ces personnes qui ne se laissent pas entraîner à se faire complices de l’injustice devenue naturelle, mais qui au contraire en souffrent. Même s’il n’est pas en leur pouvoir de changer dans son ensemble cette situation, ils opposent au règne du mal la résistance passive de la souffrance, la tristesse qui assigne une limite au pouvoir du mal » (p.108).

Il y a évidemment matière à réflexion. Je ne pense pas que la résistance passive ait été celle adoptée par Jean-Paul II, tant en Pologne, contre le communisme, qu’en Amérique latine, contre la théologie de libération. Sur ces deux fronts, il était de mèche avec le Président Reagan et les administrations qui lui ont succédé.
(
http://humanisme.over-blog.com/article-235431.html ).

Le portrait du capitalisme que l’auteur nous communique de même que celui du pillage du Tiers-Monde, dont l’Amérique Latine est victime, n’ont pas pesé bien fort sur le choix des alliés. Actuellement les évêques du Venezuela ne sont pas beaucoup enclins à la résistance passive de la souffrance. Ils sont des alliés de ceux qui appartiennent justement à ce capitalisme sauvage dont l’auteur nous brosse le tableau. C’est d’ailleurs le cas de la grande majorité des évêques de ce Continent sur lesquels les multinationales et les Administrations américaines peuvent compter. La résistance passive n’est certainement pas pour eux.
(
http://humanisme.over-blog.com/article-1092941.html )

Elle n’est pas non plus pour ces chrétiens qui ont les plus gros budgets militaires et qui allument un peu partout dans le monde le feu de la guerre. Ce n’est sûrement pas le cas de M. Bush, pourtant très près de Dieu qu’il prie tous les jours. Le harcèlement contre Cuba et ce Blocus qu’il maintient à l’encontre de tous, n’est surement pas de la résistance passive, pas plus d’ailleurs pour ses interventions en Irak et au Moyen Orient dans son ensemble. Il en va de même pour Israël qui ne se replie pas sur la résistance passive pour contrer le droit du peuple Palestinien à sa terre.
(
http://humanisme.over-blog.com/article-3088818.html )

Alors, à qui s’adresse cette résistance passive de la souffrance? Serait-elle, par hasard, pour ceux qui sont victimes de ces empires? S'agit-il d’une reconnaissance de la fatalité d’un défaitisme pour ces deux tiers de l’humanité prisonniers entre « ces horribles serres de rapace »? Est-ce là le message de Jésus et de l’Église à ces hommes et femmes qui souffrent l’exploitation et la domination? Les autorités ecclésiales ne seraient-elles pas devenues comme les sadducéens que vous décrivez à la page 33 de votre livre et que nous pourrions transposer pour notre temps?

« Les autorités ecclésiales, qui font majoritairement partie de l’aristocratie et de la classe sacerdotale, s’efforcent de vivre un christianisme éclairé, conforme au model spirituel de l’époque, et partant de s’adapter à la domination de l’empire étasunien. »


Que pense l’auteur des peuples qui décident de reprendre leur destin en main et de repousser les forces capitalistes qui « ravalent les hommes au rang de marchandises » comme c’est le cas avec la Bolivie, le Venezuela, l’Équateur, le Nicaragua et d’autres qui s’y dirigent en dépit des obstacles rencontrés? N’y a-t-il pas là des alternatives à la résistance passive permettant à l’homme de retrouver sa dignité et d’inspirer du respect sans perdre pour autant la foi et sa communion avec le Christ ressuscité? Ces luttes menées avec courage pour une humanité plus juste, plus respectueuse des droits de chacun ne sont-elles pas cette semence en terre et ce levain dans la pâte qui portent les douleurs de l’enfantement de l’homme nouveau? Cette référence à la résistance passive contraste avec ce Jésus des Évangiles qui n’a cessé d’appeler activement à un changement de l’ordre des valeurs et à dénoncer ceux et celles qui se réfugient dans des cultes et des coutumes sans participer vraiment à la naissance de cet homme dont le Christ est le principe et le couronnement. Le message laissé par Marie à sa cousine Élisabeth ne renvoie pas tellement à la résistance passive.

« …Il est intervenu de toute la force de son bras; il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse; il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles; les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés les mains vides. » (Lc. 1, 51-55


CONCLUSION

Dans cet ouvrage sur Jésus, il y a des silences qui parlent tout autant que ce qui y est écrit. Ces silences sont d’autant plus significatifs que l’auteur, éminent théologien, doublé d’une érudition remarquable, ne peut feindre l’oubli ou l’ignorance.

Il est certains qu’en abordant de front les textes portant sur les pharisiens et les Grand Prêtres il eut été conduit à faire une certaine autocritique de l’Église institutionnelle et d’en assumer les « mea culpa » inévitables. Le silence lui a permis de passer outre à cette autocritique et de maintenir le cap sur une Église portée par la vie sacramentelle et dirigée par une élite sacerdotale.

Son silence sur la théologie de la libération et sur l’Amérique latine lui a permis d’éviter de parler du capitalisme étasunien, du néo-libéralisme et des forces qui s’affrontent. En parler l’aurait obligé à se commettre sur les politiques interventionnistes des États-Unis, sur leur force de manipulation et d’exploitation. Il aurait dû discuter du socialisme du vingt et unième siècle, parler du Venezuela, de la Bolivie, du blocus étasunien contre Cuba. Son silence lui a permis d’éviter toutes ces questions et de ne pas offusquer l’Empire et ses alliés chrétiens en Amérique Latine.

Je sais que mes réflexions et commentaires ne sont pas de nature à plaire ni à l’auteur, ni à ceux qui le suivent sur cette voie. Mon objectif n’est sûrement pas de plaire à qui que ce soit, mais à mieux comprendre le visage humain de Jésus de Nazareth dans le monde d’aujourd’hui.

Je pense qu’un retour sur le récit du jugement dernier (Mt 25,31-46) que l’auteur aborde (p.356), sans vraiment le commenter en lui-même, serait de nature à nous ouvrir à ce qu’il y a de plus essentiel dans le nouvel ordre de valeurs apporté par Jésus à l’humanité toute entière.

Oscar Fortin
21 juillet 2007

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dimanche 8 juillet 2007

BENOÎT XVI ET JÉSUS DE NAZARETH (Partie 2)


La présente réflexion fait suite à celle portant sur les quatre premiers chapitres.
http://humanisme.blogspot.com/2007/07/benot-xvi-et-jsus-de-nazareth.html ). Elle s’attardera aux chapitres 5 et 6.

LA PRIÈRE DU SEIGNEUR (chapitre 5)

C’est sans nul doute la prière qui rejoint le mieux, à la fois Dieu et l’homme. Elle nous enveloppe dans une même communauté de vie. Chaque fois que je dis NOTRE Père je prends un peu plus conscience que chaque personne humaine est un frère, une sœur et que ma communion au Père ne saurait être parfaite tant et aussi longtemps que je ne traiterai pas, comme telle, chacune d’elle. Si nous ne sommes pas tous avec le Père, lui par contre, est toujours avec nous tous. La moindre exclusion devient une brisure dans la grande communauté humaine que Dieu veut à l’image de la communauté divine. En cela je vois la « catholicité » du message des Évangiles et le salut ouvert à tous les humains de la terre. « Paix sur terre aux personnes de bonne volonté. »

Pourtant, vous ramenez ce « nous » du Notre Père à celui des disciples. « Seul le « nous » des disciples nous permet de nommer Dieu Père, car c’est uniquement à travers la communion avec Jésus Christ que nous devenons vraiment « fils de Dieu » (...) Avec le mot « notre », nous proclamons notre adhésion à l’Église vivante, dans laquelle le Seigneur voulait réunir sa nouvelle famille
» (p.164).

Votre restriction de la filiation divine à la communauté ecclésiale laisse le lecteur songeur. Dans ce passage, vous réduisez tout aux disciples et à l’Église. Pourtant ce « nous » n’est-il pas le rassemblement de toutes les personnes de bonne volonté, de toutes celles que le sermon sur la montagne proclame bienheureuses, de tous les exclus auxquels Jésus s’identifie « Ce que vous faites au plus petit des miens c’est à moi que vous el faites » ? Toutes ces personnes ne sont pas nécessairement liées à l’institution ecclésiale, ni participantes aux activités cultuelles de cette dernière. Néanmoins, ne sont-elles pas élevées à une place toute spéciale auprès du Père? Exclure toutes ces personnes du « nous filial » n’est-ce pas outrepasser le pouvoir confié à l’Église ? Ne doit-elle pas, plutôt, poursuivre l’œuvre amorcée par Jésus de Nazareth et dont il est toujours la Tête Ép 4,9-16)? Jésus n’est-il pas venu pour le salut de tous les humains et n’a-t-il pas indiqué la voie par laquelle y arriver? Je ne pense pas que Jésus soit venu pour sauver une Église quelconque, mais une humanité dominée par les trois grands pouvoirs dont nous avons déjà parlé. Il en va de même pour l’Église qui ne doit pas plus se dédier à son propre salut, mais à celui de l’humanité, prisonnière d’un monde de domination. Sa mission n’est-elle pas d’œuvrer à l’avènement du royaume voulu par Jésus de Nazareth et ouvert à tous les humains de la terre? « Dieu veut le salut de tous les hommes » (1 Tm 2,4; 4,10).

La foi et la liberté de l’Église doivent donc être telles, qu’elle puisse faire sien la prophétie de Marie à sa cousine Elizabeth (Lc 1, 51-53), la sortie de Jean-Baptiste (Lc 3,4-9; Mt 3,7-10) contre les pharisiens et les sadducéens, sortie reprise, d’ailleurs, avec encore plus de force par Jésus lui-même (Mt 23). Ne doit-elle pas être en mesure de confronter tous ces démons et leurs alliés humains, de les dénoncer et d’y risquer elle-même sa vie, sachant qu’elle n’est pas seule? Ne doit-elle pas être ouverte à toutes les personnes de la terre, devenues en la personne de Jésus des filles et des fils adoptifs du Père. Si nous avons tous été solidaires de la faute d’Adam pourquoi ne le serions-nous pas de la filiation divine (Rm 5,12-21)? Il ne faudrait pas revenir à ce que le Concile Vatican II a abandonné comme point de doctrine non fondé: «hors de l’Église point de salut ».

Un deuxième élément retient mon attention. Il porte sur la reconnaissance de la volonté du Père et son accomplissement. Vous apportez le raisonnement suivant :

« Les Écritures Saintes posent qu’au plus profond de lui-même, l’homme connaît la volonté de Dieu, qu’il existe une communion de savoir avec Dieu, profondément inscrite en nous, que nous appelons conscience (voir par exemple Rm 2,15). Mais elles savent aussi que cette communion de savoir avec le Créateur, ce savoir qu’il nous a donné en nous créant « selon sa ressemblance » a été enfoui dans l’histoire, qu’il n’est jamais entièrement éteint, mais recouvert de multiples façons, qu’il existe une flamme doucement vacillante qui risque trop souvent d’être étouffée sous les cendres des préjugés gravés en nous. C’est pourquoi Dieu nous a de nouveau parlé avec des mots de l’histoire qui s’adressent à nous de l’extérieur et qui viennent en aide à notre savoir intérieur désormais trop voilé (...) Au cœur de cette enseignement de l’histoire se trouve le Décalogue du mont Sinaï » (pp.171-172).

Il y a là un raisonnement tout à fait cohérent auquel manque, me semble-t-il, une référence fondamentale, celle se référant à Jésus et à son Esprit, ce Paraclet qui habite nos cœurs, scellant ainsi cette seconde alliance dont nous parle le prophète Isaïe :

Voici venir des jours oracle de Yahvé où je conclurai avec la maison d'Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle, non pas comme l'alliance que j'ai conclue avec leurs pères, le jour où je les pris par la main pour les faire sortir du pays d'Égypte, mon alliance qu'eux-mêmes ont rompue bien que je fusse leur Maître, oracle de Yahvé.

Mais voici l'alliance que je conclurai avec la maison d'Israël après ces jours-là, oracle de Yahvé. Je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l'écrirai sur leur cœur. Alors je serai leur Dieu et eux seront mon peuple. Ils n'auront plus à instruire chacun son prochain, chacun son frère, en disant : «Ayez la connaissance de Yahvé!» Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu'aux plus grands, oracle de Yahvé parce que je vais pardonner leur crime et ne plus me souvenir de leur péché
(Jér 31, 30-34).

Cette référence à l’Esprit-Saint, présent dans le monde, est fondamentale. Je me permets, ici encore, de partager une médiation sur le thème qui vous est cher : Prendre la Parole :
http://humanisme.over-blog.com/article-2020464.html

LES DISCIPLES (chapitre 6)

Il y a une lecture des Écritures et de certains auteurs qui révèlent votre manière de comprendre l’Église, sa mission, le démon et le monde d’aujourd’hui.

Dans un premier temps, vous nous précisez le sens et la portée du mot « exorciser » lequel constitue une activité fondamentale des disciples et par le fait même de l’Église. « « Exorciser » c’est placer le monde dans la lumière de la ratio qui provient de l’éternelle Raison créatrice et de sa bonté qui guérit tout en renvoyant à elle, telle est la tâche permanente et fondamentale des messagers de Jésus Christ. » (p.198)

Sans entrer dans une discussion qui risquerait d’être sans fin, sur le sens à donner à la ratio de l’éternelle Raison créatrice, je m’en tiendrai à la mission fondamentale des disciples et de l’Église qui consiste à placer le monde dans la lumière. Cette approche s’inscrit profondément sur la nécessaire Vérité dont nous parlent tellement les évangiles ainsi que sur la mise à nue de toutes les hypocrisies et manipulations qui visent à en dissimuler le véritable sens. Les références bibliques ne manquent pas pour préciser cette réalité qui n’est pas un simple concept rationnel, mais bel et bien une personne: «
Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. »

Poursuivant votre raisonnement à la lumière de la Lettre de saint Paul aux Éphésiens, vous précisez qu’il faut « revêtir l’équipement de Dieu pour le combat, afin de pouvoir tenir contre les manœuvres du démon. Car nous ne luttons pas contre des hommes de chair et de sang, mais contre les forces invisibles, les puissances des ténèbres qui dominent le monde, les esprits du mal qui sont au dessus de nous » (Ép 6, 10-12). Pour préciser cette représentation du combat des chrétiens, vous empruntez une description qu’en fait Heinrich Schlier.

« Les ennemis ne sont pas un tel ou un tel, ils ne sont pas moi non plus, ils ne sont pas de chair et de sang (…) L’affrontement va plus profond. On livre combat contre une armée d’adversaires qui attaquent sans répit, sont quasiment insaisissables, n’ont pas véritablement de nom, mais seulement des appellations collectives. » p.199

Sans rien enlever à cet auteur qui vous rejoint sur ce thème, il ne saurait, me semble-t-il, se substituer à la présentation que nous font les Écritures de ces personnages maléfiques qui nous sont physiquement insaisissables. Dans le Vocabulaire de théologie biblique on y trouve des références intéressantes portant spécifiquement sur le combat de Jésus, vainqueur de Satan ainsi que sur le combat de l’Église. « La vie et l’action de Jésus se situe dans la perspective de ce duel entre deux mondes, dont le salut de l’homme est finalement l’enjeu » (p.259 au terme Démons). Si les démons sont insaisissables, leur présence dans le monde se fait à travers des hommes faits de chair. Le combat de l’Église portera, entre autres, contre les doctrines démoniaques qui s’efforceront en tout temps à tromper les hommes (1 Tm 4,1), contre les faiseurs de prodiges mensongers engagés au service de la Bête (Ap 1, 13s). Satan et ses auxiliaires sont à l’œuvre derrière tous ces faits humains qui s’opposent au progrès du Royaume. Grâce à l’Esprit-Saint l’on sait maintenant discerner les esprits (1 Cor 12,10) et on ne se laisse plus abuser par les faux prestiges du monde diabolique (1 Cor 12, 1s). Nous savons que Satan est un calomniateur, un menteur et qu’il est un féroce adversaire de l’avènement d’une société de Justice, de Vérité, de Solidarité et de Paix. Il sait que ses jours sont comptés.

Ces références à la Bible auraient donné une toute autre conclusion (p.199) sur la situation dans laquelle l’humanité se trouve aujourd’hui. Vous auriez fait mention, sans nul doute, de l’atmosphère de mensonge et de tromperie qui empoisonne les relations des États, des peuples et des personnes les uns avec les autres. Vous auriez dénoncé cette emprise qu’ont les moyens de communication sur l’information transmise et l’usage qu’en font ceux qui en ont le contrôle et la capacité de la manipuler. Vous auriez relevé cette exploitation éhontée des deux tiers de l’humanité par une minorité qui se gave de leurs biens et se nourrit des armes qu’elle produit pour les maintenir sous domination. Vous auriez repris à votre compte le Sermon sur la montagne, d’une part, pour conforter ceux qui luttent pour renverser l’ordre des valeurs existantes et, d’autre part, pour faire peser sur ceux qui en sont les maîtres non repentis les malédictions qui y sont inscrites et qui ne prêtent à aucun équivoque quant à leurs destinataires (Lc 6, 20-26). Ce n'est pourtant pas parce que vous ignorez ces confrontations. Vous les mettez bien en évidence en vous référant à l’aliénation d’une grande partie de l’humanité, aliénation qui illustre à merveille les enjeux de ce combat
.

« N’est-il pas vrai que l’homme, cette créature appelée homme, tout au long de son histoire, est aliéné, brutalisé, exploité? L’humanité dans sa grande masse a presque toujours vécu sous l’oppression. Et inversement, les oppresseurs sont-ils la vraie image de l’homme, ou n’en donnent-ils pas plutôt une image dénaturée, avilissante? Karl Marx a décrit de façon drastique « l’aliénation » de l’homme. (…) Il a livré une image très concrète de l’homme qui tombe aux mains de bandits » (p.224).

Cet extrait, que bien des lecteurs et lectrices croiront difficilement qu’il est de vous, reprend en d’autres mots celui déjà cité sur le capitalisme (p. 120).

« Face aux abus du pouvoir économique, face aux actes de cruauté d’un capitalisme qui ravale les hommes au rang de marchandise, nos yeux se sont ouverts sur les dangers que recèle la richesse, et nous comprenons de manière renouvelée ce que Jésus voulait dire quand il mettait en garde contre la richesse, contre le dieu Mammon qui détruit l’homme et qui étrangle entre ses horribles serres de rapace une grande partie du monde (p.120). De quoi faire comprendre ceux et celles qui ont soifs de justice » (p.119).

Ne nous montrent-ils pas que ce Mammon n’est pas si invisible que cela? Qu’il est là, agissant par personnes interposées, tout envoûtées par l’avoir, le pouvoir et le paraître. Dans ce contexte, je vous invite à partager avec moi cette méditation, réalisée sur le thème « Le Père du mensonge. »
http://humanisme.over-blog.com/article-3326851.html

Si, comme vous dites, la mission fondamentale de l’Église est d’éclairer l’humanité sur ces diverses forces qui la traversent, ne doit-elle pas relever, à temps et à contre temps, ces contradictions fondamentales qui caractérisent le monde dans lequel nous vivons? Ne lui faut-il pas dénoncer avec force et vigueur ceux et celles qui s’enveloppent de mensonges, d’hypocrisie, qui sont des calomniateurs de grande classe, sachant convertir en diables des prophètes et en prophètes des diables? La lumière « de la ratio » ne devient-elle pas ce que Jésus a apporté au monde par sa prédication, sa vie, sa mort et sa résurrection? Cette dernière nous assure qu’il est toujours présent comme homme au cœur de nos vies et de nos combats contre le malin. L’Église, celle qui vit du don de la foi et qui répond aux appels du monde d’aujourd’hui, ne doit-elle pas agir comme un levain dans la pâte, et prolonger dans le temps et l’espace cette présence d’un Jésus actif au service d’une humanité en quête d’amour, de justice, de Vérité et de paix?

La poursuite de la marche de Dieu à la rencontre de l’homme n’est-elle pas celle qui répond le mieux au mystère de l’incarnation? Jésus n’est-il pas cette semence mise en terre dans le cœur des hommes pour y faire grandir ce qui deviendra l’homme nouveau?

Autant de questions auxquelles il faudrait répondre.

dimanche 1 juillet 2007

BENOÎT XVI ET JÉSUS DE NAZARETH


Frère dans le Christ,

Je termine à l’instant la lecture des premiers chapitres de vos méditations sur JÉSUS DE NAZARETH. Je tiens, en tout premier lieu, à vous féliciter de cette initiative, sachant que les Théologiens, Docteurs, Prophètes et Croyants de toute tendance vont en scruter le contenu. En les publiant, vous acceptez de vous mettre à « blanc » devant cette galerie d’hommes et de femmes engagés, à divers degrés, dans l’avènement d’un monde de justice, de paix et de vérité, certains le faisant au nom de Jésus de Nazareth, d’autres au nom de la justice et du respect de la personne humaine. Bien humblement, étant du nombre des croyants engagés au côté de ces derniers, je me permets quelques commentaires et réflexions qui seront, je l’espère bien, médités à la lumière de l’Esprit de Jésus.

Personne ne doutera de la qualité de votre écriture, de la subtilité de plusieurs de vos analyses, de la finesse avec laquelle vous mettez à profit l’érudition qui vous caractérise. Autant de qualités donneront inévitablement aux faiblesses rencontrées une ampleur qui leur sera proportionnelle. Par exemple, le silence sur certains textes majeurs ne pourra être mis au compte de l’ignorance, pas plus que les jugements de valeurs asymétriques n’échapperont à la subjectivité et au parti pris idéologique. Il en sera de même pour certaines analyses sociales et politiques qui laisseront songeurs bien des lecteurs avertis.

DES SILENCES SIGNIFICATIFS

Dans le récit du Baptême de Jésus, on peut noter l’absence de trois références, pourtant importantes et de nature à jeter un éclairage particulier sur l’arrivée de ce Jésus et de sa mission au cœur de cette humanité à laquelle nous appartenons tous.

Il y a d’abord cette première rencontre de Jésus avec Jean-Baptiste au moment de la visite de Marie à sa cousine Élisabeth. Cette dernière, enceinte de Jean Baptiste, en entendant la salutation de Marie, sentit l’enfant bondir dans son sein et elle fut remplie de l’Esprit Saint. « Bienheureuse celle qui a cru : ce qui lui a été dit de la part du Seigneur s’accomplira. » Alors Marie dit :

« …Il est intervenu de toute la force de son bras; il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse; il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles; les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés les mains vides. » (Lc. 1, 51-55)

Dans le contexte social de l’époque où, selon vos propres donnés (p.96), 90% des habitants de la région faisaient partie de la classe des pauvres, cette exclamation prophétique de Marie ne tombait pas dans l’oreille de sourds. L’ordre du monde, mis en place par les rois, les empereurs et souvent soutenu ou toléré par les grands prêtres, n’était pas celui voulu par Dieu. C’est dans ce contexte que les zélotes, ces révolutionnaires du temps de Jésus, voulurent changer cet ordre des choses et que les esséniens se sont détournés du temple d’Hérode pour former des communautés familiales et monastiques dans le désert. (p32-33) L’arrivée de Jésus apporte donc une nouvelle espérance quant à l’avènement prochain d’un ordre nouveau dans le monde. Sa vie et sa mission en préciseront la nature. Une première référence, donc, pas du tout anecdotique, qu’il eût été important de relever pour mieux faire comprendre la suite de la mission de Jésus dans le monde.

La seconde rencontre se passe, une trentaine d’années plus tard, au Jourdan. Là, on y retrouve un Jean Baptiste qui ne mâche pas ses mots à l’endroit de beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens qui venaient pour se faire baptiser :

« Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d’échapper à la colère qui vient? Produisez donc du fruit qui témoigne de votre conversion ; et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : « Nous avons pour père Abraham ». Car je vous le dis, des pierres que voici, Dieu peut en susciter des enfants à Abraham. Déjà la hache est prête à attaquer la racine des arbres; tout arbre qui ne porte pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. » (Mt.3, 7-10)

Ce passage n’est évidemment pas tendre à l’endroit de ces gens qui se réclament de la foi en Abraham, mais qui ne vivent que des apparats derrières lesquels se cache beaucoup d’hypocrisie. Le baptême de Jean fait appel dans un premier temps au dépouillement complet de ces artifices et dans un second temps à une manière nouvelle de vivre. Lorsqu’on lit vos propos en relation avec ces deux groupes, vous donnez plutôt l’impression de les couvrir d’une certaine compréhension.

« Les sadducéens, qui font majoritairement partie de l’aristocratie et de la classe sacerdotale, s’efforcent de vivre un judaïsme éclairé, conforme au model spirituel de l’époque, et partant de s’adapter à la domination romaine… Le mode de vie des pharisiens trouvera une incarnation durable dans le judaïsme imprégné par la Mishna et le Talmud…Il ne faut pas oublier que les gens qui sont allés vers le Christ provenaient d’horizon très divers et que la communauté chrétienne primitive comprenait aussi beaucoup de prêtres et d’anciens pharisiens. » (p.33)

Les Zélotes, pour leur part, ne bénéficient pas d’autant de compassion de votre part. « Ces derniers ne refusent ni la terreur, ni la violence pour restaurer la liberté d’Israël. (Par contre) Les pharisiens (…) tentent de leur côté de mener une vie d’observance stricte des préceptes de la Torah… » ( p.32)

Vos commentaires sur cette sortie de Jean Baptiste auraient sûrement éclairé vos lecteurs. S’il est vrai que le soulèvement des zélotes, repoussé par les soldats romains, s’est terminé dans un bain de sang dont ils furent les victimes, ils ne font toutefois pas l’objet de réprimande de la part de Jean-Baptiste, comme c’est le cas pour les pharisiens et sadducéens.

Le troisième texte qui fut passé sous silence est celui qui porte sur la conversion. À la foule qui lui demandait ce qu’il fallait faire, Jean répond :

« Si quelqu’un a deux tuniques, qu’il partage avec celui qui n’en a pas; si quelqu’un a de quoi manger qu’il fasse de même. » Des collecteurs d’impôts aussi vinrent se faire baptiser et lui dirent : « Maître que nous faut-il faire? » Il leur dit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé. » Des militaires lui demandaient : « Et nous, que nous faut-il faire? Il leur dit : « Ne faites ni violence ni tort à personne, et contentez-vous de votre solde. » (Luc 3. 10-14)

C’est là une autre référence qui jette une lumière particulière sur le nouvel esprit qui doit dorénavant inspirer ceux et celles qui se réclament du baptême de Jean. On y trouve des éléments importants sur la conversion. Aux soldats, dont certains avaient peut-être participé au refoulement des zélotes, il leur dit de ne faire ni violence ni tord à personne. Je ne saurais croire que ce passage vous ait échappé. Il eût été intéressant d’avoir, à la lumière de ce texte, votre analyse sur cette question de la violence des soldats. S’il y a les romains de cette époque, il y a aussi l’Irak, l’Afghanistan et la Palestine d’aujourd’hui.

LES TENTATIONS DE JÉSUS AU DÉSERT

Le récit des tentations se prête à bien des lectures, ce dont vous convenez vous-mêmes. Celle que vous en faites m’est apparue toute spirituelle et centrée sur la relation de l’homme avec Dieu. « Le commandement fondamental pour Israël est aussi celui des chrétiens : seul Dieu doit être adoré. »(p.64) À vous lire, vous donnez l’impression que Dieu envoya son Fils pour nous rappeler que seul Dieu doit être adoré, comme si Dieu se préoccupait avant tout des louanges que l’homme doit lui adresser. Si Jésus ne cache pas son identité et qu’il nous parle de son Père, source de son autorité, c’est beaucoup plus pour nous convaincre de la nécessité de changer l’ordre des choses existant qui ne répond pas à sa volonté. La « Volonté du Père » c’est que l’amour, fondé sur la justice et la vérité, s’étende à tous les humains de la terre. « Si vous ne croyez pas en moi, croyez au moins aux œuvres que je fais. » (Jn. 14,11)

La lecture des mêmes tentations, en relation avec les textes précédents, ceux là mêmes que vous n’avez pas retenus, laisse la place à une toute autre compréhension. Ce n’est plus l’homme tourné vers Dieu, mais c’est Dieu tourné vers l’homme. Avec Jésus, les pouvoirs qui dirigent le monde et dans lequel il vient s’insérer n’ont plus aucune prise sur le destin de l’humanité. Sa liberté, il la trouve dans l’Esprit qui l’unit au Père. Les tentations mettent en évidence que l’appât de la consommation, celui de la domination et cet autre des apparences n’ont pas de prise sur lui. Il ne peut être acheté, monnayé ou détourné de sa mission. Le nouvel ordre qu’il vient établir ne se fonde plus sur l’AVOIR-la DOMINATION-les APPARATS. Il résiste aux suggestions de Satan sur chacun de ces pouvoirs. Ce projet est ce qui le conduira à la croix. Avec Jésus de Nazareth c’est vraiment Dieu qui entre dans l’histoire des hommes. « Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il demeurera avec eux. Ils seront ses peuples et lui sera le Dieu qui est avec eux. » (Apocalypse 21,3) Pour une lecture différente de ces trois tentations, je vous réfère à ma méditation portant sur la foi du 21Ième siècle.
http://humanisme.over-blog.com/article-138865.html

Je pourrais poursuivre avec d’autres silences sur certains textes comme celui du discours de Jésus contre les pharisiens que nous relate Mt. 23, 1-36 ou encore cet autre sur le Jugement dernier (Mt.25, 31-26) que vous évoquez sans vraiment le commenter dans ses implications existentielles. C’est pourtant Jésus lui-même qui nous dit sur quoi nous serons jugés. Ce n’est pas rien. Il ne pose pas beaucoup de questions sur l’adoration de Dieu, la foi dans les dogmes, les pratiques cultuelles. Bien plus, le premier groupe ne semble pas trop au fait de son existence, alors que le second appartient au groupe de ceux qui s’en réclament. Une réflexion sur les contenus existentiels de la foi, mis de l’avant par Jésus de Nazareth à la lumière de ce jugement, eût été d’autant plus éclairante que vos propres commentaires sur l’ensemble de la mission de Jésus semblent s’orienter différemment.

LE ROYAUME DE DIEU

Dans cette section, vous faites ressortir les diverses façons de comprendre, à travers l’histoire, ce que veut dire cette annonce du Royaume de Dieu. Vous êtes particulièrement préoccupé par la nature de la manifestation de ce Royaume dans notre monde. Est-ce l’Église dans ses rencontres cultuelles? Est-ce un Royaume tout intérieur qui se vit dans l’intimité d’une relation mystique avec Dieu? Est-ce l’avènement d’un monde de justice et de paix auquel toutes les religions se joindraient sans pour autant abandonner leurs cultes propres ? Votre jugement sur cette dernière approche ne manque pas d’intérêt : « Le caractère central du Royaume (selon cette opinion) aurait été précisément le cœur du message de Jésus, et constituerait la voie juste permettant de réunir enfin les forces positives de l’humanité dans la marche vers l’avenir du monde, « royaume » désignerait alors simplement un monde où règne la paix, la justice, et où la création est préservée. Il ne s’agirait de rien d’autre. Ce « royaume » devrait être instauré en tant que finalité de l’histoire. » (pp.74-75)

Disons, d’abord, qu’un monde où règneraient la justice, la paix et où l’environnement serait protégé, ce ne serait déjà pas si mal. Ce serait un pas important dans cette œuvre du créateur et dans les appels de Jésus à bâtir un nouveau monde, fondé sur la vérité, la justice et la paix. Loin d’être du « bavardage utopique sans contenu réel… » (p.75), ces objectifs ne sont-ils pas parties prenantes du royaume annoncé. « Tu as de la foi, moi j’ai des œuvres; prouve-moi ta foi sans les œuvres et moi, je tirerai de mes œuvres la preuve de ma foi. » (Jacques 2,18) Ne trouvez-vous pas que votre jugement sur ceux qui œuvrent à l’avènement de ce nouvel ordre du monde se situe bien en deçà de la réputation d’objectivité qu’on vous prête ?

Dans ce contexte où Dieu, selon votre analyse, ne semble pas faire partie de ce projet, il eût été intéressant que vous évoquiez ce que la théologie de la libération, développée particulièrement en Amérique latine par des théologiens croyants et solidaires de cette marche vers l’avènement d’un monde nouveau, apporte comme éléments complémentaires à cette approche que vous qualifiez de « bavardage utopique sans contenu réel ». C’est pourtant une pensée profondément chrétienne, très ancrée dans la réalité sociale, politique et économique dans laquelle évoluent dans la dépendance et la pauvreté plus des deux tiers de l’humanité. Nous savons que plusieurs de ces théologiens ont été suspendus et que certains autres ont été condamnés. D’ailleurs, la grande majorité se plaint de la mauvaise foi avec laquelle les autorités du Vatican, celles qui les censurent, leur font dire ce qu’ils ne disent pas de manière à les condamner plus facilement et à les soustraire de leurs tâches d’enseignants et de formateurs. Il eût été intéressant, là encore, que vous nous résumiez, comme vous l’avez fait pour les autres tendances, leur pensée en relation au Royaume de Dieu. Je regrette que vous n’ayez pas profité de l’occasion pour clarifier cette pensée et dire en quoi vous la condamnez. Ne partagez-vous pas avec eux le rejet du capitalisme à l’endroit duquel vous tenez des paroles qu’on entend rarement de la part d’autorités ecclésiales. D’ailleurs, en raison de leur particularité et de leur importance, je me permets de les citer :

« Face aux abus du pouvoir économique, face aux actes de cruauté d’un capitalisme qui ravale les hommes au rang de marchandise, nos yeux se sont ouverts sur les dangers que recèle la richesse, et nous comprenons de manière renouvelée ce que Jésus voulait dire quand il mettait en garde contre la richesse, contre le dieu Mammon qui détruit l’homme et qui étrangle entre ses horribles serres de rapace une grande partie du monde. » (p.120)

N’est-ce pas, parce que conscients de ce système qui génère autant de pauvreté et de discrimination, que les théologiens de la libération, prennent en compte cette situation et la dénonce avec force et vigueur? Toutefois, ils ne sauraient partager avec vous cette idée à l’effet que « le Tiers monde est le résultat « des aides de l’Occident aux pays en voie de développement, fondées sur des principes purement techniques et matériels, qui non seulement ont laissé Dieu de côté, mais ont encore éloigné les hommes de Dieu par l’orgueil de leur prétendu savoir, ont fait du Tiers Monde le Tiers Monde au sens moderne. » (p.53)

En lisant cette interprétation du sous-développement, je me suis demandé d’où vous pouviez la tenir. Votre érudition vous a certainement mis en contact avec de nombreuses études démontrant les conséquences dévastatrices de l’exploitation des pays du « Tiers Monde » par l’Occident et plus particulièrement par les pays dominés par le capitalisme, dont vous connaissez très bien les méfaits. Selon ces nombreuses études ce n’est pas tellement l’Occident qui aide les pays du Tiers Monde, mais le Tiers Monde qui alimente l’Occident de ses richesses. Devant une telle situation le discours et les actions ne peuvent plus être les mêmes. Jean Baptiste a brassé les pharisiens et les sadducéens et les a invités à une véritable conversion : « que celui qui a deux tuniques qu’il en donne une… ». Jésus en a fait tout autant en s’en prenant à toutes ces mascarades qui se font au dépend des pauvres et des laissés pour compte. Que fait l’Église aujourd’hui pour rappeler ces abus et ces crimes? Que fait-elle pour être libre de sa parole et dénoncer à temps et à contre temps ces systèmes qui « ravalent, comme vous dites, l’humain au rang d’esclaves »? Êtes-vous bien certain que c’est en opposant au règne du mal « la résistance passive de la souffrance, la tristesse qui assigne une limite au pouvoir du mal » que nous participerons à l’avènement du Royaume de Dieu ? Je me dois de citer en entier ce passage qui s’inspire en partie d’Ézéquiel 9,4 et que vous interprétez de la façon suivante:

« Il s’agit d’hommes qui ne hurlent pas avec les loups, qui ne se laissent pas entraîner à se faire les complices de l’injustice devenue naturelle, mais qui au contraire en souffrent. Même s’il n’est pas en leur pouvoir de changer dans son ensemble cette situation, ils opposent au règne du mal la résistance passive de la souffrance, la tristesse qui assigne une limite au pouvoir du mal. » (p. 108)

En lisant ce passage je n’ai pu m’empêcher de penser à ces peuples qui décident de se prendre en main sous la responsabilité de chefs non corrompus et décidés à servir les vraies valeurs de justice et de vérité. J’ai pensé au peuple Bolivien avec Evo Morales, à celui du Venezuela avec Hugo Chavez, au peuple Cubain avec Fidel Castro et à bien d’autres qui se refusent à croire que rien ne peut être fait. Les trois tentations de Jésus au Désert ne nous révèlent-elles pas qu’il a pris le taureau par les cornes en s’opposant au chantage, à la complicité et aux privilèges. C’est ce que font actuellement ces peuples et on comprend pourquoi ils dérangent tellement les maîtres du monde. D’ailleurs votre prédécesseur ne s’est pas fait attendre pour agir en Pologne contre le communisme et en Amérique latine contre les théologiens de la libération et les gouvernements aux idéologies socialisantes et anticapitalistes. La résistance passive ne faisait pas tellement partie de ses prises de positions sociales et politiques.

Pensez-vous que les grands prêtres, Pilate et Hérode se sont débarrassé de Jésus pour sa résistance passive ? C’est plutôt que sa vie, ses œuvres, son discours, ses dénonciations dérangeaient trop. Il fallait le faire taire en le faisant disparaître. Les dons de l’Esprit étant distribués à chacun selon la grâce de Dieu, je me permets de partager avec vous une première Méditation réalisée dans la foi sur la naissance d’un nouvel ordre mondial et une seconde Méditation sur le Juge suprême du monde:
http://humanisme.over-blog.com/article-1045159.html
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LE SERMON SUR LA MONTAGNE

Je termine cette lettre, déjà trop longue, avec un bref commentaire sur les Béatitudes. Vous dites que c’est la nouvelle loi, celle qui inaugure le renversement des valeurs. « Les Béatitudes sont des promesses dans lesquelles resplendit la nouvelle image du monde et de l’homme.» (p.92-93) Vous en faites l’application aux disciples. « Les Béatitudes sont la transposition de la croix et de la résurrection dans l’existence des disciples. » (p.95) Sur la paix vous avez cette affirmation : « Là où l’homme perd Dieu de vue, la paix elle aussi dépérit et la violence prend le dessus avec des formes de cruauté insoupçonnées jusque là, c’est ce que nous ne voyons que trop bien aujourd’hui. » (p.107)

Il est curieux que vous ne vous attardiez pas sur le phénomène des guerres actuelles, menées au nom de Dieu. Vous n’êtes pas sans savoir que leurs auteurs sont les plus gros producteurs et consommateurs d’armes en dépit du fait qu’ils se réclament non seulement de Dieu, mais également de Jésus de Nazareth et tout cela pour faire fleurir le pouvoir de l’argent et celui de la domination du monde. L’Église n’est-elle pas solidaire de ces derniers par ses silences et parfois même ses collaborations? Cette situation ne contredit-elle pas votre affirmation « Là où l’homme perd Dieu de vue,…" ?

Il y a cette autre affirmation à l’effet que « Jésus attribue à son « Je » un caractère de norme dont aucun Maître en Israël ni aucun Docteur de l’Église ne peut se prévaloir. » (p.111) Cette référence à la « centricité » du « Je » de Jésus se retrouve également dans votre méditation sur la Torah et le Notre Père. Comment concilier cette affirmation avec ce passage de l’Évangéliste Jean qui cite Jésus s’adressant à certains sceptiques qui doutaient de lui-même : « si vous ne croyez pas en moi, croyez à tout le moins en ces œuvres que je fais. » Jn 14,11) L’apôtre Jacques, dans son épitre reprendra également ce raisonnement de Jésus que j’ai eu l’occasion de citer antérieurement. Il y a bien évidemment Jésus, mais aussi tous les laissés pour compte auxquels il s’identifie. Personne ne peut dire qu’il va à lui sans passer par ces derniers, tout comme personne ne peut dire qu’il va au Père sans passer par lui. Il y a lui, les œuvres, les laissés pour compte de la société qui conduisent tous à son Père. Cette présentation du « Je » de Jésus, si elle n’est pas clairement expliquée, peut prêter à beaucoup de confusion. Les précisions que vous apportez en citant Mc 3,34 « Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère » (p.139) vont sans doute en ce sens, mais laissent encore des zones dans l’ombre. Ne pensez-vous pas que cette Volonté du Père mériterait d’être particulièrement approfondie?

C’est dans un esprit de partage et de fidélité à ma foi que je me suis permis ces quelques commentaires. Je souhaite avoir l’occasion de vous revenir dans une autre correspondance sur les chapitres qui suivent. Il y a encore beaucoup à dire sur les persécutés pour la justice, sur le caractère universel de l’action de Jésus en relation avec l’humanité toute entière qui va bien au-delà des disciples au sens institutionnel du terme, sur l’Église en tant que Peuple de Dieu et sur l’humanité en tant qu’œuvre de Dieu.

Que le Christ ressuscité vous accompagne et vous assure, dans vos fonctions, cette liberté de l’Esprit Saint, liberté qui affranchit de ces trois grands pouvoirs que relèvent les tentations de Jésus au désert et qui rend capable de dénoncer à temps et à contre temps un ordre du monde qui ne correspond pas à celui voulu par le Père.

Bien fraternellement

Oscar Fortin
29 juin 2007
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