PENSÉE

LA DÉMOCRATIE QUI NE FAIT PAS DU PEUPLE LE RESPONSABLE DE SES DÉCISIONS EST UNE TROMPERIE.

LA RELIGION QUI NE RECONNAÎT PAS LA FOI COMME UN DON PERSONNEL DE DIEU EST UNE MANIPULATION.

LE BIEN COMMUN QUI NE SE FONDE PAS SUR LA JUSTICE ET LA VÉRITÉ EST UNE ESCROQUERIE.

Oscar Fortin

Blog espagnol

samedi 26 avril 2014

JEAN XXIII PRÉCURSEUR DU SOCIALISME DU XXIe s.






Peu nombreux sont ceux et celles qui ont lu les deux Encycliques sociales du pape Jean XXIII, MÈRE ET ÉDUCATRICE, PAIX SUR TERRE. Dans ces deux encycliques, il rappelle certains constats faits par ses prédécesseurs, dont Léon XIII, Pie XI et Pie XII. C’est surtout dans la première de celles-ci qu’il fait ce rappel qui garde encore pour notre temps toute son actualité. En voici les plus importants extraits.

Au moment où les pressions des milieux économiques d’aujourd’hui demandent la réduction des interventions de l’État, particulièrement dans les secteurs sociaux, les propos tenus par le pape Léon XIII, en 1891, gardent toute leur pertinence.

« L'État, dont la raison d'être est la réalisation du bien commun dans l'ordre temporel, ne peut rester absent du monde économique; il doit être présent pour y promouvoir, avec opportunité, la production d'une quantité suffisante de biens matériels, “dont l'usage est nécessaire à l'exercice de la vertu” et pour protéger les droits de tous les citoyens, surtout des plus faibles, comme les ouvriers, les femmes et les enfants. C'est également son devoir inflexible de contribuer activement à l'amélioration des conditions de vie des ouvriers. » (MM.20)

Il en va de même avec la déification de la libre concurrence et de la loi du marché que nous vantent les économistes et hommes d’affaires comme source première des libertés individuelles et collectives. Le pape Pie XI, en 1931, contredit cet énoncé dans son encyclique publiée à l’occasion du quarantième anniversaire de l’Encyclique de Léon III.

La libre concurrence, en vertu d'une logique interne, avait fini par se détruire elle-même ou presque; elle avait conduit à une grande concentration de la richesse et à l'accumulation d'un pouvoir économique énorme entre les mains de quelques hommes, « qui d'ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants d'un capital qu'ils administrent à leur gré. «(MM.35)
« À la liberté du marché a succédé une dictature économique. L’appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle »; d’où résultent l’asservissement des pouvoirs publics aux intérêts des puissants et la dictature internationale de l’argent. (MM.36)

Ce constat conduit au rejet absolu, comme règle suprême des activités et des institutions du monde économique, soit l’intérêt individuel ou d’un groupe, soit la libre concurrence,  soit l’hégémonie économique, soit le prestige ou la puissance de la nation, soit d’autres normes du même genre. (MM.40)

Il y a dans ce dernier paragraphe le rejet absolu de toute force politique et économique qui prétendrait s’imposer comme l’autorité suprême des activités et des institutions du monde économique. Ce n’est pas peu dire, surtout en ces temps où les forces de l’empire étasunien persistent dans leur volonté de dominer le monde. Ses intérêts et sa sécurité nationale sont placés aux dessus de tous les droits des personnes et des peuples. Or, dans cet extrait tiré de l’Encyclique du pape Pie XI, il y a rejet absolu de tout empire.

Le pape Pie XII, pour sa part, y va en relativisant le droit sacré à la propriété des biens. Lors d’une intervention radiophonique, en 1941, il déclare ce qui suit au sujet de ce droit de propriété :

Ce droit ne saurait s’imposer comme un absolu. Il est délimité de manière à ne pas mettre obstacle à « l'imprescriptible exigence que les biens, créés par Dieu pour tous les hommes, soient équitablement à la disposition de tous, selon les principes de la justice et de la charité ». (MM 42)

C’est en référence à ces principes que le pape Jean XXIII, au début des années 1960, publie sa première Encyclique sociale, Mater et Magistra, pour rappeler ces références de base, mais aussi pour actualiser la doctrine sociale de l’Église pour les temps nouveaux.

Lui comme ses prédécesseurs n’est pas sans détecter des distorsions inadmissibles dans les systèmes politiques et économiques qui caractérisent les sociétés des années 1950 et 1960.

Mais c’est aussi un fait qu’en plusieurs de ces pays, face à la misère extrême de la multitude, s’étalent au grand jour, insultant au sort des pauvres, le luxe et les dépenses somptuaires d’une poignée de privilégiés; également, en plus d’un endroit, les hommes sont astreints à des tâches humaines pour permettre à l’économie nationale d’atteindre de hauts niveaux dans des délais très brefs, incompatibles avec le respect des règles de la justice et de l’équité; ailleurs enfin une part importante du revenu est consacrée à une politique démesurée de prestige national et des sommes énormes sont dépensées en armements. (69)

La prospérité d’un peuple doit donc se mesurer moins à la somme totale des biens et richesses qu’à leur juste répartition, celle qui permet la promotion et l’épanouissement de tous les citoyens; car l’économie tout entière n’a pas d’autre fin ni d’autre raison d’être. Le progrès social doit accompagner et rejoindre le développement économique, de telle sorte que toutes les catégories sociales aient leur part des produits accrus, Il faut donc veiller avec attention, et s'employer efficacement, à ce que les déséquilibres économiques et sociaux n'augmentent pas, mais s'atténuent dans la mesure du possible. (74)

Une situation qui exige de la part de l’Église de donner un coup de barre important pour combattre ces tares inadmissibles et redonner confiance aux personnes et aux peuples. Il voit positivement les avancées de la socialisation à laquelle il rattache de nombreux bienfaits.

La socialisation comporte bien des avantages et rend beaucoup de services. Elle permet de satisfaire, surtout dans le domaine économique et social, un grand nombre de droits de la personne humaine, entre autres ceux qui concernent les moyens d’existence, les soins médicaux, la diffusion et le progrès d’une culture de base, la formation professionnelle, le logement, le travail, un repos convenable et de sains loisirs. En outre, grâce à la meilleure organisation des moyens modernes de diffusion de la pensée, – presse, cinéma, radio, télévision, – il est possible, en tout lieu du monde, d’assister, pour ainsi dire en personne, aux évènements mondiaux, si éloignés soient-ils. (61).

À cette fin, les responsables politiques doivent avoir une claire notion du bien commun, c’est-à-dire de l’ensemble des conditions sociales permettant à la personne d’atteindre mieux et plus facilement son plein épanouissement. Nous estimons, en outre, nécessaire que les corps intermédiaires et les diverses organisations par où se réalise surtout la socialisation jouissent d’une réelle autonomie et poursuivent leurs objectifs dans la concorde et au bénéfice du bien commun. Il n’est pas moins indispensable que ces sociétés aient la forme et la nature d’authentiques communautés; elles n’y réussiront que si elles traitent toujours leurs membres en personnes humaines et les font participer à leurs activités. (65)

En ce qui a trait aux systèmes économiques, il a ce jugement qui ne prête à aucune équivoque :

C’est pourquoi, si les structures et le fonctionnement d’un système économique sont de nature à compromettre la dignité humaine de ceux qui s’y emploient, à émousser en eux le sens des responsabilités, à leur enlever toute initiative personnelle, nous jugeons ce système injuste, même si les richesses produites atteignent un niveau élevé et sont réparties selon les lois de la justice et de l’équité. (83)

C’est dire toute la place qu’occupent la personne humaine et l’importance qui doit être accordée au sens de la responsabilité et à l’initiative personnelle.

Dans son Encyclique Pacem in Terris (Paix sur terre), le pape Jean XIII avance d’un pas de plus en précisant en quoi une autorité civile devient moralement contraignante et quand elle donne lieu à l’objection de conscience.

 51 - L'autorité exigée par l'ordre moral émane de Dieu. Si donc il arrive aux dirigeants d'édicter des lois ou de prendre des mesures contraires à cet ordre moral et par conséquent, à la volonté divine, ces dispositions ne peuvent obliger les consciences, car « il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes).

Bien plus, en pareil cas, l'autorité cesse d'être elle-même et dégénère en oppression. “La législation humaine ne revêt le caractère de loi qu'autant qu'elle se conforme à la juste raison; d'où il appert qu'elle tient sa vigueur de la loi éternelle. Mais dans la mesure où elle s'écarte de la raison, on la déclare injuste, elle ne vérifie pas la notion de loi, elle est plutôt une forme de la violence.

Bien des dictateurs et des gouvernements serviles aux intérêts de l’empire et des oligarchies nationales se retrouvent dans cette catégorie. Les constitutions qui leur servent de loi ont été élaborées par elles-mêmes pour répondre avant tout à leurs intérêts individuels et de groupes dominants.

78 - On ne peut, certes, admettre la théorie selon laquelle la seule volonté des hommes - individus ou groupes sociaux - serait la source unique et première d'où naîtraient droits et devoirs des citoyens, et d'où dériverait la force obligatoire des constitutions et l'autorité des pouvoirs publics (Pt.52)

La conscience des peuples, de plus en plus développée, exige que la loi fondamentale qui doit encadrer les activités politiques, économiques, sociales du pays soit le reflet de ce qu’ils sont comme peuple et réponde aux valeurs qui les portent. Ce n’est pas pour rien que de nombreux peuples exigent de plus en plus la mise en place de constituantes pour procéder à la rédaction de ces constitutions, reflets de ce qu’ils sont et veulent.

79 – (…) les hommes de notre temps ont acquis une conscience plus vive de leur dignité; ce qui les amène à prendre une part active aux affaires publiques et à exiger que les stipulations du droit positif des États garantissent l'inviolabilité de leurs droits personnels. Ils exigent en outre que les gouvernants n'accèdent au pouvoir que suivant une procédure définie par les lois et n'exercent leur autorité que dans les limites de celles-ci.

Un dernier point mérite d’être relevé. Dans son encyclique Mater et Magistra, le pape Jean XXIII justifie le fait des nationalisations en affirmant, qu’au-delà de la coopération nécessaire entre les pouvoirs publics et les secteurs privés, que l’État et les établissements de droit public puissent, eux aussi, posséder des biens de production. C’est en ces termes qu’est énoncé ce principe :

Ce qui vient d’être exposé (la collaboration entre le public et le privé) n’exclut évidemment pas que l’État et les établissements de droit public puissent, eux aussi, posséder des biens de production spécialement lorsqu’il s’agit de biens qui ‘en viennent à conférer une puissance économique telle qu’elle ne peut, sans danger pour le bien public, être laissée entre les mains de personnes privées’ (MM.116)

LE SOCIALISME DU XXIe siècle

Nous y voilà arrivés à ce fameux socialisme qui fait grincer des dents les épiscopats et les oligarchies catholiques.

Ce socialisme n’est pas le produit d’une idéologie, mais de la mouvance d’une société qui fonde son développement sur des valeurs de justice, de vérité, de solidarité et qui fait de l’État l’outil du peuple pour assurer le Bien commun de l’ensemble de la société. La démocratie participative dont il se fait le promoteur prend forme et se développe avec la conscientisation et l’organisation des divers intervenants sociaux pour qu’ils soient impliqués dans les décisions et les orientations politiques et économiques. Il est foncièrement anti-impérialiste  et anticapitaliste, sans être toutefois contre l’entreprise privée qui accepte de subordonner ses intérêts individuels et mercantiles à ceux du bien commun de la collectivité.

Sur le plan économique, le tout nouveau président déclare en février 1999 : notre projet ne veut pas une étatisation de l'économie, mais il n'est pas non plus néolibéral. Nous cherchons une voie moyenne, où la main invisible du marché collabore avec la main visible de l'État : autant d'État que nécessaire, autant de marchés que possible. (19 Richard Gott, Hugo Chávez and the Bolivarien Revolution, Verso, Londres, 2005, p. 175)

Lorsque nous relevons les 15 années de pouvoir du gouvernement bolivarien porté par ce socialisme du XXIe siècle nous reconnaissons l’application des grands principes que nous retrouvons dans la doctrine sociale de l’Église telle qu’exprimée par le pape Jean XXIII. Je me permets de vous référer à un article faisant ce rapprochement entre ce socialisme et la pensée sociale du pape Jean XXIII. À vous d’en juger.

Je mets au défi tous les adversaires de ce socialisme qui se réclament de l’Église catholique de dire en quoi ce socialisme va à l’encontre de la pensée sociale de l’Église telle qu’exprimée dans les encycliques sociales de Jean XXIII.

En ce qui me concerne, il en est plutôt une expression vivante.

35 - Voilà pourquoi une société n'est dûment ordonnée, bienfaisante, respectueuse de la personne humaine, que si elle se fonde sur la vérité, selon l'avertissement de Saint Paul : ‘Rejetez donc le mensonge; que chacun de vous dise la vérité à son prochain, car nous sommes membres les uns des autres (25).’ Cela suppose que soient sincèrement reconnus les droits et les devoirs mutuels. Cette société doit, en outre, reposer sur la justice, c'est-à-dire sur le respect effectif de ces droits et sur l'accomplissement loyal de ces devoirs; elle doit être vivifiée par l'amour, attitude d'âme qui fait éprouver à chacun comme siens les besoins d'autrui, lui fait partager ses propres biens et incite à un échange toujours plus intense dans le domaine des valeurs spirituelles. Cette société, enfin, doit se réaliser dans la liberté, c’est-à-dire de la façon qui convient à des êtres raisonnables, faits pour assurer la responsabilité de leurs actes. (Pacem in terris)

11 - Tout être humain a droit à la vie, à l'intégrité physique et aux moyens nécessaires et suffisants pour une existence décente, notamment en ce qui concerne l'alimentation, le vêtement, l'habitation, le repos, les soins médicaux, les services sociaux. Par conséquent, l'homme a droit à la sécurité en cas de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse, de chômage et chaque fois qu'il est privé de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.
C’est ce à quoi la révolution bolivarienne s’adonne en faveur de tout le peuple en commençant par les plus pauvres et les plus démunis et cela depuis les quinze dernières années. Il va également dans le sens de l'Exhortation apostolique Evangelii Gaudium  du pape François.
Je place cet article sous le patronage du pape Saint Jean XXIII.

Oscar Fortin
Le 26 avril 2014

jeudi 24 avril 2014

LA PENSÉE SOCIALE DU BON PAPE JEAN XXIII (2/2)



PACEM IN TERRIS (11 AVRIL  1963)


Peu de temps avant de mourir, alors qu’il se sait atteint d’un cancer et que les activités conciliaires font branler les colonnes du temple, le bon pape Jean XXIII, se concentre sur une seconde encyclique  qui sera son testament pour à l’humanité (il mourra en mai 1963).  Secoué par les rumeurs de guerre, hanté par la paix toujours aussi fragile, scandalisé par la pauvreté qui est le destin de plus des deux tiers de l’humanité, une voix se fait entendre en lui. Cette voix est celle que nous retrouvons dans son Encyclique Paix sur Terre (Pacem in Terris).

Cette paix tant recherchée ne sera jamais réalité si elle ne trouve  pas le terroir qui lui permettre de croitre. Ce terroir comprend certains ingrédients qui lui sont indispensables  pour survivre. Au nombre de ceux-ci, il y a, entre autres, la justice, la vérité, le respect des droits fondamentaux des personnes.

 1 - La paix sur la terre, objet du profond désir de l'humanité de tous les temps, ne peut se fonder ni s'affermir que dans le respect absolu de l'ordre établi par Dieu.

9 - Le fondement de toute société bien ordonnée et féconde, c'est le principe que tout être humain est une personne, c'est-à-dire une nature douée d'intelligence et de volonté libre. Par là même, iI est sujet de droits et de devoirs, découlant les uns et les autres, ensemble et immédiatement, de sa nature : aussi sont-ils universels, inviolables, inaliénables (7).

11 - Tout être humain a droit à la vie, à l'intégrité physique et aux moyens nécessaires et suffisants pour une existence décente, notamment en ce qui concerne l'alimentation, le vêtement, l'habitation, le repos, les soins médicaux, les services sociaux. Par conséquent, l'homme a droit à la sécurité en cas de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse, de chômage et chaque fois qu'il est privé de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté (8)

34 - La dignité de la personne humaine exige que chacun agisse suivant une détermination consciente et libre. Dans la vie de société, c'est surtout de décisions personnelles qu'il faut attendre le respect des droits, l'accomplissement des obligations, la coopération à une foule d'activités. L'individu devra y être mû par conviction personnelle ; de sa propre initiative, par son sens des responsabilités, et non sous l'effet de contraintes ou de pressions extérieures.
Une société fondée uniquement sur des rapports de forces n'aurait rien d'humain : elle comprimerait nécessairement la liberté des hommes, au lieu d'aider et d'encourager celle-ci à se développer et à se perfectionner.

35 - Voilà pourquoi une société n'est dûment ordonnée, bienfaisante, respectueuse de la personne humaine, que si elle se fonde sur la vérité, selon l'avertissement de saint Paul : « Rejetez donc le mensonge ; que chacun de vous dise la vérité à son prochain, car nous sommes membres les uns des autres (25). » Cela suppose que soient sincèrement reconnus les droits et les devoirs mutuels. Cette société doit, en outre, reposer sur la justice, c'est-à-dire sur le respect effectif de ces droits et sur l'accomplissement loyal de ces devoirs ; elle doit être vivifiée par l'amour, attitude d'âme qui fait éprouver à chacun comme siens les besoins d'autrui, lui fait partager ses propres biens et incite à un échange toujours plus intense dans le domaine des valeurs spirituelles. Cette société, enfin, doit se réaliser dans la liberté, c’est-à-dire de la façon qui convient à des êtres raisonnables, faits pour assurer la responsabilité de leurs actes.

Trois traits caractérisent de notre époque

40 - D'abord la promotion économique et sociale des classes laborieuses. Celles-ci ont, en premier lieu, concentré leur effort dans la revendication de droits surtout économiques et sociaux ; puis elles ont élargi cet effort au plan politique ; enfin au droit de participer dans les formes appropriées aux biens de la culture.

41 - Une seconde constatation s'impose à tout observateur : l'entrée de la femme dans la vie publique, plus rapide peut-être dans les peuples de civilisation chrétienne ; plus lente, mais de façon toujours ample, au sein des autres traditions ou cultures. De plus en plus consciente de sa dignité humaine, la femme n'admet plus d'être considérée comme un instrument ; elle exige qu'on la traite comme une personne aussi bien au foyer que dans la vie publique.

43 - Les hommes de tout pays et continent sont aujourd'hui citoyens d'un Etat autonome et indépendant, ou ils sont sur le point de l'être. Personne ne veut être soumis à des pouvoirs politiques étrangers à sa communauté ou à son groupe ethnique.

45 - Et une fois que les normes de la vie collective se formulent en termes de droits et de devoirs, les hommes s'ouvrent aux valeurs spirituelles et comprennent ce qu'est la vérité, la justice, l'amour, la liberté ; ils se rendent compte qu'ils appartiennent à une société de cet ordre. Davantage : ils sont portés à mieux connaître le Dieu véritable, transcendant et personnel. Alors leurs rapports avec Dieu leur apparaissent comme le fond même de la vie, de la vie intime vécue au secret de l'âme et de celle qu'ils mènent en communauté avec les autres.

51 - L'autorité exigée par l'ordre moral émane de Dieu. Si donc il arrive aux dirigeants d'édicter des lois ou de prendre des mesures contraires à cet ordre moral et par conséquent, à la volonté divine, ces dispositions ne peuvent obliger les consciences, car « il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes (34) ». Bien plus, en pareil cas, l'autorité cesse d'être elle-même et dégénère en oppression. « La législation humaine ne revêt le caractère de loi qu'autant qu'elle se conforme à la juste raison ; d'où il appert qu'elle tient sa vigueur de la loi éternelle. Mais dans la mesure où elle s'écarte de la raison, on la déclare injuste, elle ne vérifie pas la notion de loi, elle est plutôt une forme de la violence (35). »

La réalisation du bien commun, raison d’être des pouvoirs publics
53 - Tous les individus et tous les corps intermédiaires sont tenus de concourir, chacun dans sa sphère, au bien de l'ensemble. Et c'est en harmonie avec celui-ci qu'ils doivent poursuivre leurs propres intérêts et suivre, dans leurs apports - en biens et en services - les orientations que fixent les pouvoirs publics selon les normes de la justice et dans les formes et limites de leur compétence. Les actes commandés par l'autorité devront être parfaitement corrects en eux-mêmes, d'un contenu moralement bon, ou tout au moins susceptible d'être orienté au bien.

56 - Ensuite, la nature même de ce bien impose que tous les citoyens y aient leur part, sous des modalités diverses d'après l'emploi, le mérite et la condition de chacun. C'est pourquoi l'effort des pouvoirs publics doit tendre à servir les intérêts de tous sans favoritisme à l'égard de tel particulier ou de telle classe de la société. Notre prédécesseur Léon XIII le disait en ces termes : « On ne saurait en aucune façon permettre que l’autorité civile tourne au profit d'un seul ou d'un petit nombre, car elle a été instituée pour le bien commun de tous (40). » Mais des considérations de justice et d'équité dicteront parfois aux responsables de l'Etat une sollicitude particulière pour les membres les plus faibles du corps social, moins armés pour la défense de leurs droits et de leurs intérêts légitimes (41).

58 - Ces principes sont en parfaite harmonie avec ce que Nous avons exposé dans Notre encyclique Mater et Magistra : « le bien commun embrasse l’ensemble des conditions de vie en société qui permettent à l'homme d'atteindre sa perfection propre de façon plus complète et plus aisée (43). »

62 - C'est donc là un devoir fondamental des pouvoirs publics d'ordonner les rapports juridiques des citoyens entre eux, de manière que l'exercice des droits chez les uns n'empêche ou ne compromette pas chez les autres le même usage et s'accompagne de l'accomplissement des devoirs correspondants. Il s'agit enfin de maintenir l'intégrité des droits pour tout le monde et de la rétablir en cas de violation (47)

65-Mais il faut toujours rappeler ce principe : la présence de l'Etat dans le domaine économique, si vaste et pénétrante qu'elle soit, n'a pas pour but de réduire de plus en plus la sphère de liberté de l'initiative personnelle des particuliers, tout au contraire elle a pour objet d'assurer à ce champ d'action la plus vaste ampleur possible, grâce à la protection effective, pour tous et pour chacun, des droits essentiels de la personne humaine. (65 en Pacem in terris)


78 - On ne peut, certes, admettre la théorie selon laquelle la seule volonté des hommes - individus ou groupes sociaux - serait la source unique et première d'où naîtraient droits et devoirs des citoyens, et d'où dériverait la force obligatoire des constitutions et l'autorité des pouvoirs publics (52).
79 - Toutefois, les tendances que Nous venons de relever le prouvent à suffisance : les hommes de notre temps ont acquis une conscience plus vive de leur dignité ; ce qui les amène à prendre une part active aux affaires publiques et à exiger que les stipulations du droit positif des États garantissent l'inviolabilité de leurs droits personnels. Ils exigent en outre que les gouvernants n'accèdent au pouvoir que suivant une procédure définie par les lois et n'exercent leur autorité que dans les limites de celles-ci.

Conclusion

Le pape Jean XXIII, dans son encyclique Mater et Magistra exhorte tous les centres d’enseignement sous l’autorité de l’Église à diffuser cet enseignement de la pensée sociale de l’Église.

« Nous demandons qu’elle soit enseignée comme matière obligatoire dans toutes les écoles catholiques à tous les degrés, surtout dans les séminaires, sachant du reste que, pour plusieurs d’entre eux, c’est, depuis longtemps, chose faite et très bien faite. Nous désirons aussi que la doctrine sociale de l’Église figure au programme de formation religieuse des paroisses comme des associations d’apostolat des laïcs et qu’elle soit propagée par tous les moyens modernes de diffusion : quotidiens et périodiques, ouvrages scientifiques ou de vulgarisation, émissions radiophoniques et télévisées. » (223)
Je me permets de signaler que cet enseignement de la doctrine sociale telle qu’exposée par le pape Jean XXIII n’a jamais fait partie de mes études tant philosophiques que théologiques (1961-1969).  C’est tout dire du peu d’importance qu’on accordait alors à cette doctrine qui n’était pas sans soulever beaucoup de questions aux bien pensants de nos sociétés. Lorsque je suis parti pour le Chili en 1969, je n’avais aucune notion de cette doctrine, pourtant de grande importance pour l’Amérique latine où j’allais servir les grandes valeurs évangéliques de la justice, de la vérité, de la solidarité, de la participation, de la compassion et de l’engagement. Heureusement que la déclaration de Medellin, en 2008,  en rappela certains points importants.
Au terme de ce survol rapide de la pensée sociale du pape Jean XXIII, je ne puis qu’inviter les lecteurs et lectrices à poursuivre la lecture de ces deux importants documents de la pensée sociale de l’Église. Une lecture qui vous rapprochera inévitablement de ce que des chrétiens et chrétiennes engagées en Amérique latine mettent de plus en plus en pratique à travers ce que Chavez a appelé le Socialisme du XXIe siècle. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ils ont pour adversaires de nombreux évêques et l’aile oligarchique de la chrétienté. Que l’on regarde du coté du Honduras, du Venezuela, de la Bolivie, de l’Équateur, les cardinaux de chacun de ces pays s’allient aux puissances impériales pour les combattre.

« Nous avons établi des normes et des principes que Nous vous supplions non seulement de méditer, mais, autant qu’il sera en votre pouvoir, de faire passer dans la réalité. Si chacun de vous se donne à cette tâche avec courage, il ne manquera pas par là de contribuer dans une large mesure à affermir sur terre le règne du Christ, « règne de vérité et de vie, règne de sainteté et de grâce ; règne de justice, d’amour et de paix », d’où nous passerons un jour au bonheur du ciel, pour lequel nous avons été créés et que nous appelons de tous nos vœux. » (261)
Après 51 ans de sa mort, il sera finalement reconnu par l’Église comme saint. Celui qui l’accompagnera sur les autels de la sainteté, Jean-Paul II, il ne lui aura fallu que neuf ans pour franchir toutes ces étapes. On dit que Jean XXIII n’a pas de miracle pour venir attester sa canonisation, mais il est là, toujours aussi humble, pour nous rappeler la bonté et l’ouverture au monde.


Oscar Fortin
Le 23 avril 2014
http://www.ensayistas.org/critica/liberacion/medellin/

mercredi 23 avril 2014

LA PENSÉE SOCIALE DU BON PAPE JEAN XXIII (1/2)



NOTE: À l'occasion de la canonisation du pape Jean XXIII j'ai pensé partager avec vous la pensée sociale  de ce pape dont nous avons peu entendu parler. Lors de son bref pontificat il trouva le temps de publier deux encycliques portant sur les grands problèmes sociaux, politiques et économiques  du débat des années 1960. Je vous livre de larges extraits de ces deux documents  qui trouvent encore toute leur actualité pour les temps que nous vivons. Je le ferai en deux parties, d'abord avec Mater et Magistra, puis avec Pacem in Terris.





MATER ET MAGISTRA (15 mai 1961)


Nous  connaissons le pape Jean XXIII surtout pour sa bonté, sa jovialité et de façon toute spéciale pour sa grande initiative d’ouvrir l’Église au monde en convoquant le Concile Vatican II. Parler de Jean XXIII, c’est parler inévitablement de ce grand événement que fut ce Concile dans l’histoire contemporaine de l’Église.

Ce que nous connaissons moins ce sont les deux magnifiques encycliques au sujet desquelles ses successeurs se sont fait plutôt discrets. Elles sont pourtant l’expression de la pensée profonde de l’Église sur l’importance de l’organisation sociale des peuples et des communautés humaines pour assurer tout autant les libertés fondamentales des personnes que les exigences du bien commun. Tous les acteurs de la vie sociale, économique et politique doivent être mis à contribution dans cette socialisation inévitable de la communauté humaine.

L’intervention de l’Église répond tout autant aux impératifs évangéliques qu’aux grands problèmes politiques, économiques et sociaux que vivent les peuples et les nations. MATER ET MAGISTRA et PACEM IN TERRIS, se veulent une contribution qui permette aux hommes et aux femmes de bonne volonté d’être les artisans d’une humanité toujours plus juste, plus créative, plus libre et plus humaine.

La réflexion de Jean XXIII part de la pensée déjà exprimée par ses prédécesseurs, particulièrement celles de Léon XIII, de Pie XI et de Pie XII. Il en relève les points les plus importants, pour mieux les réactualiser pour les années 1960.

Lorsque le pape Léon XIII publia, le 15 mai 1891, son encyclique Rerum Novarum, la conception la plus répandue du monde économique d’alors reposait sur la loi de la libre concurrence illimitée. L'intérêt du capital, le prix des biens et services, le profit et le salaire étaient exclusivement et automatiquement déterminés par les lois du marché. L’État devait s’abstenir de toute intervention dans le domaine économique. (11)

Cette loi du marché ouvrait toute grande les portes aux plus forts qui arrivaient vite à s’imposer aux plus faibles et à occuper tout l’espace de cette libre concurrence, étant parvenus à en contrôler toutes les ficelles. (12)

C’est dans ce contexte, rappelle Jean XXIII, que Léon XIII a pris l’initiative d’une intervention ecclésiale importante dans les secteurs économiques et sociaux pour dénoncer cette prise de contrôle absolu de cette loi du marché et pour y promouvoir une intervention mesurée de l’État en vue d’assurer le bien commun de la société. (15)

« L'Etat, dont la raison d'être est la réalisation du bien commun dans l'ordre temporel, ne peut rester absent du monde économique ; il doit être présent pour y promouvoir avec opportunité la production d'une quantité suffisante de biens matériels, « dont l'usage est nécessaire à l'exercice de la vertu » et pour protéger les droits de tous les citoyens, surtout des plus faibles, comme les ouvriers, les femmes et les enfants. C'est également son devoir inflexible de contribuer activement à l'amélioration des conditions de vie des ouvriers. » (20)

Pie XI, dans son encyclique Quadragésimo Anno, publié le 15 mais 1931, n’est pas sans réaliser, rappelle Jean XIII, que la libre concurrence, en vertu d'une logique interne, avait fini par se détruire elle-même ou presque ; elle avait conduit à une grande concentration de la richesse et à l'accumulation d'un pouvoir économique énorme entre les mains de quelques hommes, « qui d'ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants d'un capital qu'ils administrent à leur gré. «(35)
Aussi, observe justement le Souverain Pontife, « à la liberté du marché a succédé une dictature économique. L’appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle » ; d’où résultent l’asservissement des pouvoirs publics aux intérêts des puissants et la dictature internationale de l’argent. (36)
Ce constat conduit au rejet absolu, comme règle suprême des activités et des institutions du monde économique, soit l’intérêt individuel ou d’un groupe, soit la libre concurrence,  soit l’hégémonie économique, soit le prestige ou la puissance de la nation, soit d’autres normes du même genre. (38)


À ce constat, le pape Pie XI propose la création d’un ordre, juridique, national et international, doté d’institutions stables, publiques et privées, qui s'inspire de la justice sociale et auquel doit se conformer l'économie ; ainsi les facteurs économiques auront moins de difficultés à s'exercer en harmonie avec les exigences de la justice dans le cadre du bien commun. (40

Quant à Pie XII,  le 1er juin 1941, en la fête de la Pentecôte, il transmet un message radiophonique  dans lequel il affirme que le droit qu’a tout homme d’user des biens pour son entretien est prioritaire par rapport à tout autre droit de nature économique y incluant le droit de propriété. Si le droit de propriété des biens est également un droit naturel, il ne saurait s’imposer comme un absolu. Il est délimité de manière à ne pas mettre obstacle à « l'imprescriptible exigence que les biens, créés par Dieu pour tous les hommes, soient équitablement à la disposition de tous, selon les principes de la justice et de la charité ». (42)

C’est sur ces bases que le pape Jean XXIII poursuit le développement de la pensée sociale de l’Église.

Initiative personnelle et intervention des pouvoirs publics en matière économique

Pour les raisons déjà données par Nos Prédécesseurs, l’intervention du pouvoir civil est, elle aussi, nécessaire pour promouvoir un juste accroissement de la production, en vue du progrès social et au bénéfice de tous les citoyens.(52)

L’objet naturel de toute intervention en matière sociale est d’aider les membres du corps social, et non pas de les détruire et de les absorber. » (53)

C’est pourquoi l’on demande avec insistance aux pouvoirs publics, responsables du bien commun, d’exercer dans le domaine économique une action plus variée, plus vaste et mieux ordonnée qu’autrefois, et d’adapter à cette fin leurs institutions, leurs organes, leurs moyens et leurs méthodes. (54)

Du reste, l’histoire même montre toujours plus clairement que la vie sociale ne peut être prospère et bien ordonnée que si les personnes privées et les pouvoirs publics conjuguent leurs efforts. Ils doivent agir de concert ; et leurs tâches respectives doivent répondre le plus exactement possible aux exigences du bien commun, selon les circonstances particulières aux diverses époques et aux diverses coutumes. (56)

La socialisation et amplitude du phénomène.

À n’en pas douter, un tel progrès de la socialisation comporte bien des avantages et rend beaucoup de services. Elle permet de satisfaire, surtout dans le domaine économique et social, un grand nombre de droits de la personne humaine, entre autres ceux qui concernent les moyens d’existence, les soins médicaux, la diffusion et le progrès d’une culture de base, la formation professionnelle, le logement, le travail, un repos convenable et de sains loisirs. En outre, grâce à la meilleure organisation des moyens modernes de diffusion de la pensée, – presse, cinéma, radio, télévision, – il est possible, en tout lieu du monde, d’assister, pour ainsi dire en personne, aux événements mondiaux, si éloignés soient-ils. (61).

À cette fin les responsables politiques doivent avoir une claire notion du bien commun, c’est-à-dire de l’ensemble des conditions sociales permettant à la personne d’atteindre mieux et plus facilement son plein épanouissement. Nous estimons, en outre, nécessaire que les corps intermédiaires et les diverses organisations par où se réalise surtout la socialisation jouissent d’une réelle autonomie et poursuivent leurs objectifs dans la concorde et au bénéfice du bien commun. Il n’est pas moins indispensable que ces sociétés aient la forme et la nature d’authentiques communautés ; elles n’y réussiront que si elles traitent toujours leurs membres en personnes humaines et les font participer à leurs activités. (65)

Si la socialisation se réalise conformément à ces règles et à la loi morale, elle ne comportera aucun risque grave ou charge excessive pour les citoyens. On peut espérer, au contraire, qu’elle permettra l’épanouissement des qualités naturelles de l’homme et contribuera à créer une harmonieuse communauté humaine, indispensable, comme le rappelait Pie XI dans l’encyclique Quadragesimo anno, pour satisfaire pleinement aux droits et devoirs de la vie sociale. (67)
Mais c’est aussi un fait qu’en plusieurs de ces pays, face à la misère extrême de la multitude, s’étalent au grand jour, insultant au sort des pauvres, le luxe et les dépenses somptuaires d’une poignée de privilégiés ; également, en plus d’un endroit, les hommes sont astreints à des tâches humaines pour permettre à l’économie nationale d’atteindre de hauts niveaux dans des délais très brefs, incompatibles avec le respect des règles de la justice et de l’équité ; ailleurs enfin une part importante du revenu est consacrée à une politique démesurée de prestige national et des sommes énormes sont dépensées en armements. (69)

De plus, dans les pays économiquement développés, il n’est pas rare que des rétributions considérables, très élevées même, soient accordées pour des prestations de peu d’intérêt ou de valeur discutable, tandis que pour un travail assidu et productif, des catégories entières de citoyens honnêtes et laborieux ne perçoivent qu’un salaire trop faible, insuffisant pour leurs besoins, et, en tout état de cause, inférieur à la justice, eu égard à leur apport au bien commun, au niveau des bénéfices de l’entreprise où ils travaillent et à celui du revenu national. (70)

Nous estimons de Notre devoir d’affirmer, une fois de plus, que la fixation du taux de salaire ne peut être laissée à la libre concurrence ni à l’arbitraire des puissants, mais doit se faire conformément à la justice et à l’équité. Les travailleurs doivent recevoir un salaire suffisant pour mener une vie digne de l’homme et subvenir à leurs charges de famille. Mais, dans la fixation d’un juste salaire, on doit aussi considérer l’apport effectif de chacun à la production, la situation financière de l’entreprise où il travaille, les exigences qu’impose le bien du pays, en particulier celles du plein emploi ; ce que requiert, enfin, le bien commun de toutes les nations, c’est-à-dire des communautés internationales, rassemblant des États de nature et d’étendue diverses. (71)

« L’économie nationale, elle aussi, observe à bon droit Notre Prédécesseur Pie XII, de même qu’elle est le fruit de l’activité d’hommes qui travaillent unis dans la communauté politique, ne tend pas non plus à autre chose qu’à assurer sans interruption les conditions matérielles dans lesquelles pourra se développer pleinement la vie individuelle des citoyens. Là où ceci sera obtenu, et obtenu de façon durable, un peuple sera, à parler exactement, riche, parce que le bien-être général, et par conséquent le droit personnel de tous à l’usage des biens terrestres, se trouvera ainsi réalisé conformément au plan voulu par le Créateur. » La prospérité d’un peuple doit donc se mesurer moins à la somme totale des biens et richesses qu’à leur juste répartition, celle qui permet la promotion et l’épanouissement de tous les citoyens ; car l’économie tout entière n’a pas d’autre fin ni d’autre raison d’être. Le progrès social doit accompagner et rejoindre le développement économique, de telle sorte que toutes les catégories sociales aient leur part des produits accrus, Il faut donc veiller avec attention, et s'employer efficacement, à ce que les déséquilibres économiques et sociaux n'augmentent pas, mais s'atténuent dans la mesure du possible. (74)
Responsabilité des entreprises

C’est pourquoi, si les structures et le fonctionnement d’un système économique sont de nature à compromettre la dignité humaine de ceux qui s’y emploient, à émousser en eux le sens des responsabilités, à leur enlever toute initiative personnelle, Nous jugeons ce système injuste, même si les richesses produites atteignent un niveau élevé et sont réparties selon les lois de la justice et de l’équité. (83)

« La petite et moyenne propriété agricole, artisanale et professionnelle, commerciale, industrielle, doit être garantie et favorisée ; les unions coopératives devront lui assurer les avantages de la grande exploitation. Et là où la grande exploitation continue de se montrer plus heureusement productive, elle doit offrir la possibilité de tempérer le contrat de travail par un contrat de société. » (84)

Pour ces raisons, Nous invitons paternellement Nos très chers fils, les artisans et coopérateurs, dans le monde entier, à prendre conscience de leur noble rôle, car ils contribuent à éveiller parmi leurs concitoyens le sens des responsabilités et l’esprit de collaboration, non moins qu’à maintenir vivant le goût du travail original et de qualité. (90)
Mais ce n’est pas à chaque organe de production qu’il appartient de prendre les décisions qui influent sur l’état général de l’économie ; c’est l’affaire des pouvoirs publics et des institutions responsables des divers secteurs de la vie économique au plan national ou international. Il est donc opportun et même nécessaire qu’auprès des pouvoirs publics et de ces institutions, à côté des entrepreneurs ou de leurs représentants, place soit faite aux travailleurs ou à ceux qui représentent leurs droits, leurs besoins et leurs aspirations. (99)
Aujourd’hui, plus que jamais, on doit proclamer que s’impose une plus large diffusion de la propriété, puisque, Nous l’avons dit, les pays se font plus nombreux où l’économie est en croissance continue. Aussi, en recourant avec prudence aux méthodes qui ont prouvé leur efficacité, ne sera-t-il pas difficile de promouvoir une politique économique et sociale qui facilite une accession aussi large que possible à la propriété de biens tels que des biens durables, une maison, une terre, l’équipement nécessaire à un atelier artisanal ou à l’exploitation d’une ferme familiale, des actions d’entreprises grandes ou moyennes, comme l’ont fait avec succès certains pays plus avancés dans le domaine économique et social. (115)
Ce qui vient d’être exposé n’exclut évidemment pas que l’État et les établissements de droit public puissent, eux aussi, posséder des biens de production, spécialement lorsqu’il s’agit de biens qui « en viennent à conférer une puissance économique telle qu’elle ne peut, sans danger pour le bien public, être laissée entre les mains de personnes privées »(116)
Bien que, de nos jours, le rôle de l’État et des institutions publiques devienne sans cesse plus étendu, on ne saurait en conclure, comme le voudraient certains, que la fonction sociale de la propriété privée soit périmée ; car elle s’enracine dans la notion même du droit de propriété. De plus, il existe en tout temps des situations douloureuses, de profondes misères cachées, que l’intervention de l’État ne connaît pas et qu’il ne peut en rien soulager. Un vaste domaine reste donc toujours ouvert à la générosité humaine et à la charité chrétienne. Enfin, pour la satisfaction des besoins spirituels, de toute évidence l’action des particuliers et des groupements privés est préférable à celle des pouvoirs publics. (120)
Conclusion
De cette première partie, il ressort que la pensée sociale de l’Église s’oppose à toute forme de domination politique, économique et sociale sur les impératifs du bien commun. En ce sens elle s’oppose à tout impérialisme qui ramène le droit des personnes à ses propres intérêts. Elle s’oppose à tout monopole qui ne s’inscrit pas dans le cadre des exigences du bien commun des peuples et qui rendent impossible toute concurrence véritable. Elle s’oppose à toute dictature qui s’asservit les peuples et qui rampe devant l’empire.
« Aussi, observe justement le Souverain Pontife, « à la liberté du marché a succédé une dictature économique. L’appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle » ; d’où résultent l’asservissement des pouvoirs publics aux intérêts des puissants et la dictature internationale de l’argent. (36)
De quoi faire penser à certains de nos évêques et cardinaux de l’Amérique latine qui préfèrent la compagnie des grands et des puissants à celle des pauvres et des humbles.
Les droits et libertés de posséder les biens essentiels à toute subsistance honorable s’étendent non seulement à un groupe de privilégiés, mais à toutes les personnes humaines. Le droit des uns a pour frontière le droit des autres.
Le rôle de l’État est d’assurer ce bien commun et de soutenir tous les intervenants pour qu’ils oeuvrent également à ce bien commun. L’État n’est  pas là pour éliminer les initiatives privées, mais pour en marquer les limites à ne pas franchir en fonction du bien commun. L’État autant que nécessaire et le Privé autant que possible.
A suivre avec l’Encyclique Pacem in Terris.
Oscar Fortin